Y a-t-il beaucoup de musulmans à Cuba ? Pourquoi un Cubain voudrait-il devenir musulman ? Ce sont les deux questions que l’on me pose le plus souvent lorsque je me présente ou, lorsqu’il s’agit d’anciens amis, lorsque je me présente à nouveau sous mon nom musulman, Assad Jibril Pino.

La réponse à la première question est simple : oui. Plusieurs milliers de musulmans vivent à Cuba, dont la plupart sont les descendants d’immigrés libanais.

Quant à la deuxième question, elle me laisse toujours un moment de réflexion avant que je ne réponde, même après l’avoir entendue des centaines de fois. C’est évidemment une question lourde de présupposés, car elle part de l’idée que la religion serait le produit de l’identité ethnique et que les mots « musulman » et « cubain » ne pourraient aller ensemble que sur le menu d’un restaurant de Miami : « Je prendrai des Moros y Cristianos, avec quelques croquettes en accompagnement. »

En réalité, je ne mange plus ce plat qui m’apparaît aujourd’hui comme une expression de l’islamophobie, puisqu’il contient du porc. Mais j’en suis venu à croire qu’il existe, aussi sinueux soit-il, un chemin qui relie personnellement Cuba à l’islam pour moi, au-delà de l’héritage mauresque de mes ancêtres.

Le fait que je sois né à La Havane en 1960, « au cœur de la Révolution », pour reprendre l’expression des Cubains de l’île — cette distinction entre « Cubains de l’île » et « Cubains de Miami » pouvant conduire à une véritable schizophrénie si l’on ne sait pas jongler avec les subtilités du langage — a eu une influence décisive sur ma décision de revenir à l’islam à l’été 2000.

Fidel Castro disait souvent qu’une révolution ne permettait aucune neutralité. Dès qu’un enfant atteint l’âge scolaire à Cuba, il est confronté aux questions de la guerre et de la paix, de la justice et de l’oppression, de l’intégration ou de la marginalisation au sein de la famille, parmi les amis et les voisins, et à l’échelle de la nation.

De quel côté étais-je ?

Étais-je pour ou contre la Révolution de 1959 ? Où était ma place : auprès de mes parents, officiellement qualifiés de « gusanos » (« vers contre-révolutionnaires »), ou auprès de la famille de ma mère, dont certains membres appartenaient au Parti communiste ?

Pour moi, ce n’étaient pas des débats théoriques, mais des questions qui se posaient dans la cour de récréation.

La Révolution avait apporté la justice — je pouvais le constater dans l’amélioration des conditions de vie de certains de mes proches — mais aussi la répression : je percevais la peur de parler ouvertement lorsque mes parents discutaient en privé de politique.

Mon père prit la décision de faire sortir notre famille de Cuba en 1968. L’expérience fut particulièrement traumatisante pour moi, enfant unique, car je laissais derrière moi mes cousins, qui appartenaient tous au côté castriste de la famille.

Nous partîmes pour Los Angeles, où vivait la sœur de mon père. Mes parents adoptèrent alors la pratique catholique latino-américaine habituelle en matière de religion : pratiquer sans trop en parler. Je fus envoyé dans une école catholique et assistais à la messe le dimanche à l’occasion de certaines fêtes, comme l’Épiphanie ou la fête des Rois mages. Je me souviens encore qu’à Cuba, je déposais du foin pour leurs chevaux afin de recevoir leurs cadeaux le 6 janvier.

Dans le même temps, le catholicisme n’était jamais évoqué à la maison : pas de prière, pas d’invocation d’Allah ou de Dieu, pas même de mention de Jésus, paix sur lui, pour demander son aide ou son salut.

Heureusement, les prêtres et les religieuses du lycée que je fréquentai dans les années 1970 me débarrassèrent de mes croyances chrétiennes. Que pouvais-je bien penser de prétendus chrétiens qui bénissaient la guerre du Vietnam ?

Après trois années passées dans cette situation absurde, je demandai à grands cris qu’on m’en libère et obtins de mes parents l’autorisation de rejoindre un lycée public. Je devins également agnostique, une position que je conservai jusqu’à ma découverte de l’islam.

De la politique à la quête de sens

Ma sortie de l’école catholique et mon inscription à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) en 1980, où j’étudiais l’histoire avec une spécialisation sur le Brésil, accentuèrent encore mon éloignement de la religion institutionnelle.

Les années 1980 furent une période particulièrement difficile pour les Latino-Américains sur le campus. En Amérique centrale, nos frères et sœurs étaient quotidiennement massacrés par des escadrons de la mort entraînés par les États-Unis. La pauvreté et le chômage augmentaient aux États-Unis tandis que les riches s’enrichissaient davantage sous la présidence de Ronald Reagan.

Je rejoignis plusieurs organisations de l’UCLA qui s’employaient à mettre fin à cette situation.

La politique devint pour moi une religion de substitution. Elle n’était pas seulement un moyen de lutter contre l’oppression, mais aussi une manière de combler le vide que je ressentais depuis mon enfance : ce besoin insatisfait de faire advenir la justice sociale dans le monde.

Mais, comme peut en témoigner quiconque s’est un jour plongé dans la politique, il existe une terrible ironie : plus l’engagement est profond, plus l’aliénation peut devenir grande. Les querelles mesquines au sein d’une organisation se transforment en purges politiques, et des amis proches deviennent des ennemis dès qu’ils s’écartent de la ligne du parti.

Je devins rapidement cynique et, comme beaucoup de militants épuisés par les luttes politiques, je me tournai vers l’alcool.

1991 : le début du retour

En 1991, l’URSS avait disparu, les sandinistes avaient été battus dans les urnes au Nicaragua, les rebelles salvadoriens déposaient les armes et Cuba entrait dans la pire crise économique de son histoire. Mes proches restés sur l’île suppliaient ma mère et moi de leur envoyer tout ce que nous pouvions, jusqu’à une simple boîte d’aspirine.

Pour ma part, cependant, j’avais commencé à entreprendre le long chemin du rétablissement, al-hamdulillah — toute louange revient à Allah.

Cette année-là, je cessai définitivement de boire, obtins mon doctorat en histoire à l’UCLA et me lançai dans la recherche d’un emploi.

L’année suivante, j’épousai une charmante Américaine d’origine coréenne, de mon âge, et décrochai un poste permanent à l’Université d’État de Kent (KSU), dans l’Ohio, où j’enseignais l’histoire de l’Amérique latine et l’histoire des civilisations.

Après sept années de recherches, je transformai mon manuscrit consacré aux bidonvilles de Rio de Janeiro en un livre, Family and Favela, publié en 1997.

Sur le plan professionnel, je n’avais jamais été aussi satisfait. Mais, à l’horizon, une crise se profilait, qui faillit bouleverser ma vie.

J’en voulais à mes parents de ne pas m’avoir offert une enfance plus heureuse, je m’étais éloigné de mon épouse et je cherchais de nouveau à m’anesthésier, cette fois non plus par l’alcool, mais en achetant des appareils de divertissement pour remplir le vide de mon cœur.

Comme tant d’insensés qui accumulent les réussites professionnelles, j’avais commencé à considérer ma famille comme acquise.

Sans entrer dans les détails pénibles, je dirai simplement que mon aveuglement émotionnel faillit me coûter mon mariage.

Pendant six mois atrocement douloureux, mon épouse me quitta. Il ne se passa pas un seul jour sans que je pleure et crie comme un animal pour qu’elle revienne.

Je me mis à genoux et priai toute puissance supérieure susceptible d’exister de m’accorder le courage de Jésus, de Bouddha et de Muhammad, afin de survivre.

La seule chose dont j’étais certain au sujet de ces messagers, c’est qu’ils avaient traversé des épreuves personnelles et compris la tragédie humaine, avant d’en sortir victorieux, investis d’une mission consistant à aider ceux qui souffrent.

La supplication — aujourd’hui, je dirais la douʿa — fut exaucée.

Mon épouse revint, bien que je ne méritasse pas une telle miséricorde de la part d’Allah. Ce miracle éveilla en moi le désir de comprendre pourquoi la Divinité, dont j’étais désormais certain de l’existence, avait voulu m’aider.

À la recherche d’Allah

Je commençai à lire les grands textes de la tradition catholique, des Confessions de saint Augustin à L’Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis — le livre préféré de ma mère, soit dit en passant —, mais tout cela me semblait trop aride et abstrait.

Je me tournai ensuite vers la tradition mystique, lisant les journaux de Søren Kierkegaard, les carnets de Simone Weil et les poèmes « confessionnels » d’Anne Sexton.

Ce fut le grand tournant.

Quelle sottise de ma part : j’avais examiné la religion à travers le prisme de la raison. Pourtant, comme ces chercheurs de Dieu ne cessaient de le répéter, il n’existe pas de chemin purement rationnel pour rencontrer Allah. Il n’y a que ce que Sexton appelait « l’épuisant mouvement à la rame vers Dieu », qui conduit à embrasser la foi.

Pourtant, même le christianisme peu orthodoxe prêché par les mystiques me semblait insatisfaisant.

Me soumettre aveuglément au Christ, même en admettant qu’il fût le Fils de Dieu, me ramenait à mon expérience de l’école catholique. Cette voie ne fournissait aucune réponse détaillée à la question de savoir comment réorganiser ma vie afin que mon être extérieur — le mari et le professeur accompli — puisse correspondre à mon être intérieur : cette créature peu sûre d’elle-même, trop effrayée pour goûter pleinement à la vie.

Au milieu des années 1990, j’achetai la célèbre traduction des sens du Noble Coran réalisée par Muhammad Pickthall, dans le but d’enrichir mes cours d’histoire consacrés à l’islam.

Je n’avais jamais pris le temps de la lire.

Puis, lors d’un voyage de Cleveland à Miami en 1999, je décidai pour une raison quelconque de l’emporter avec moi dans l’avion.

Je me souviens que la femme assise à côté de moi me demanda ce que je lisais.

— « Le Coran », répondis-je sèchement.

Elle me regarda avec perplexité.

— « Le livre saint des musulmans », ajoutai-je pour l’aider à comprendre.

Elle me demanda :

— « Est-ce que vous êtes musulman ? »

Je répondis :

— « Non, je m’intéresse simplement à la littérature mondiale. »

Je dévorai environ la moitié du livre pendant les deux heures de vol et le terminai durant mon séjour chez mes parents.

Ce qui m’étonna, c’est que le livre abordait tout : de l’usure au divorce, en passant par les droits des femmes.

Toutes les religions affirment qu’elles sont plus qu’une simple religion, qu’elles constituent un mode de vie complet. Mais seul l’islam, pensais-je, tient véritablement cette promesse.

Les catholiques organisent-ils leur journée autour de la prière ? me demandai-je.

Le bouddhisme est-il autre chose qu’un jeu autour du sens des mots ?

Je repensai aux cours que je donnais dans le cadre de mon enseignement de l’histoire des civilisations.

Qu’avais-je enseigné à mes étudiants de Kent State au sujet de l’islam ?

Je leur avais expliqué que l’islam était la plus démocratique et la plus égalitaire des grandes religions du monde, puisqu’il ne reconnaissait aucune distinction ni aucun mérite fondé sur la classe sociale, la nationalité, la race ou le sexe. Le mérite reposait uniquement sur les degrés de foi.

Mais cette fois, pour la première fois, ces paroles résonnèrent profondément en moi.

Il ne manquait plus, pour que ma conversion devienne définitive, qu’un événement déclencheur.

Recife, Brésil : juin 2000

J’assistais à une conférence réunissant des universitaires spécialisés dans l’étude du Brésil.

Pour mes lectures, j’avais emporté un livre de poésie et de prières soufies que j’avais parcouru durant ma période « mystique », sans jamais le terminer.

Dans ma chambre d’hôtel, entre deux séances de la conférence, j’arrivai enfin à la dernière page et rangeai le livre dans mes bagages.

Plus tard, en marchant le long de la magnifique plage, je repensai soudain au livre caché sous plusieurs couches de vêtements dans ma valise.

Une voix intérieure me dit :

« C’est ce que je veux être, et ce que je serai désormais : musulman. »

À la rencontre de la communauté musulmane

Après mon retour aux États-Unis, j’essayai de trouver des musulmans dans ma région.

Mais comment faire ?

Devais-je simplement chercher « islam » dans l’annuaire téléphonique ?

Soudain, je me souvins qu’un étudiant de mon cours sur l’Amérique latine, un jeune Afro-Américain nommé Musa, m’avait parlé un jour d’une petite mosquée à Akron.

C’était un frère discret, mais très débrouillard et profondément engagé qui, lorsqu’il n’assistait pas à ses cours à la KSU, travaillait auprès d’adolescents en difficulté à Akron.

Il m’avait dit qu’il y avait une petite mosquée à Akron et que je serais le bienvenu chaque fois que je voudrais la visiter.

Internet me permit d’en trouver l’adresse.

Sachant que la prière du vendredi, la Jumʿah, avait lieu le vendredi, je passai la nuit du jeudi à genoux, demandant à Allah de faire pour moi ce qui était le meilleur.

Étais-je digne de rejoindre l’Ummah, la communauté musulmane ?

Comment serais-je accueilli, alors qu’il y avait relativement peu de musulmans latino-américains ?

En priant, je sentis des larmes couler sur mon visage, pour la première fois depuis de nombreuses années.

Je savais que quelque chose de bouleversant allait se produire dans ma vie.

Le vendredi suivant, je conduisis de Kent à Akron pour assister à ma première prière de Jumʿah.

En montant à l’étage de cette modeste mosquée à deux niveaux, je fus frappé par la diversité des visages : des Afro-Américains, des Sud-Asiatiques, un frère qui « avait même l’air européen », me dis-je intérieurement, et plusieurs Arabes, dont l’imam.

Il prononça une khutbah — un sermon — enflammée mais maîtrisée.

Je ne me souviens plus du sujet, mais je n’oublierai jamais son invocation répétée :

« Ô serviteurs d’Allah ! »

Cette phrase résonne encore en moi aujourd’hui.

Pourquoi quelqu’un voudrait-il être « serviteur » de la Divinité ?

J’en trouvai la réponse autour de moi ce jour-là : des hommes déterminés, en paix avec eux-mêmes, parce qu’ils avaient remis leur vie à Allah afin qu’Il en dispose comme Il le voudrait.

La semaine suivante, je revins à la mosquée et, après le sermon, demandai timidement à l’un des frères s’il accepterait d’être témoin de ma conversion.

À ma grande surprise, il invita toute l’assemblée à se réunir autour de moi.

L’imam me fit prononcer la shahâda, la déclaration publique de foi.

Ce dont je me souviens surtout, ce sont ses paroles :

« Tous vos péchés antérieurs sont pardonnés. Au Jour du Jugement, nous témoignerons que vous avez prononcé la shahâda devant nous. »

Julio César Pino mourut ce jour-là, et Assad Jibril Pino naquit.

Une nouvelle vie et les épreuves de la foi

Après le bain rituel obligatoire, mon étape suivante fut de contacter mes parents.

Je savais qu’aucun appel téléphonique ne pourrait exprimer ma joie ni rendre compte de l’enseignement de l’islam, une religion qui leur était totalement inconnue.

Je leur écrivis donc une longue lettre et y joignis une traduction espagnole de la sourate Al-Fâtiha, la première sourate du Coran.

Près de trois ans plus tard, je pense toujours que mes parents « ne comprennent pas vraiment » : ils n’arrivent pas à saisir pourquoi ni comment l’islam a changé ma vie, mais ils se montrent tolérants.

J’aimerais pouvoir en dire autant de certains de mes collègues à l’université.

Embrasser l’islam est une chose ; pratiquer l’islam et en accomplir les obligations en est une autre.

Lorsque j’écrivis et pris publiquement la parole au sujet du génocide des Palestiniens en 2001, je fus victime de diffamation, de harcèlement et même de menaces de mort sur mon lieu de travail.

Pourtant, ce genre de situation est malheureusement assez courant pour de nombreux musulmans aux États-Unis.

Rien ne passe avant ma foi

Aujourd’hui, rien ne passe avant ma foi.

Ce que j’aime le plus dans l’islam, c’est précisément la discipline qu’il exige des croyants, afin que nous puissions former une seule communauté.

Je me suis toujours considéré comme quelqu’un de discipliné, mais il a fallu l’islam pour me faire comprendre que je m’imposais une discipline dans les mauvaises choses.

Avant l’islam, je pouvais me dire :

« Il faut que je sois au cinéma exactement à sept heures. Il faut que je sois le premier dans la file. »

Aujourd’hui, après avoir accompli mes prières du matin, je me demande ce que je peux faire pour faire avancer la cause de l’islam, même de façon modeste.

Cela peut consister à appeler mon représentant au Congrès pour obtenir un visa en faveur d’un frère étranger qui souhaite venir aux États-Unis, ou peut-être à envoyer de l’argent à une mosquée au Nigeria.

L’islam et ma vie professionnelle

Sur le plan professionnel également, j’ai connu une conversion.

Mon projet de recherche actuel porte sur la vie des esclaves musulmans au Brésil au XIXe siècle et sur les liens constants qu’ils entretenaient avec leurs terres d’origine en Afrique.

Dans mon cours d’histoire des civilisations, celui-là même qui avait éveillé mon intérêt pour l’islam, j’intègre désormais systématiquement le Moyen-Orient contemporain. J’ai également eu le plaisir d’y accueillir des intervenants palestiniens.

Presque tous mes étudiants apprécient cette partie du cours, et certains m’ont même demandé d’enseigner un cours consacré exclusivement à l’histoire de l’islam.

De Cubain à musulman

À l’époque de ma jâhiliyyah, les jours qui précédèrent mon entrée dans l’islam, selon mon humeur du jour, je répondais à ceux qui me demandaient qui j’étais que j’étais cubain, cubano-américain, voire américain si je me trouvais au Brésil.

Aujourd’hui, je dis simplement que je suis musulman et je les laisse décider eux-mêmes dans quelle catégorie ils souhaitent me placer.

S’ils se montrent heureux et curieux, alors, avec la permission d’Allah, je leur raconte l’étonnante histoire de la manière dont un Cubain est devenu musulman.