À l’approche du mois de Shaʿbân, nous nous remémorons un événement historique majeur : le changement de Qibla, lorsque les musulmans furent invités à s’orienter non plus vers la mosquée Al-Aqsa, à Jérusalem, mais vers la Kaaba, à La Mecque. Cet événement mit en évidence les réactions divergentes de plusieurs groupes : les musulmans, les hypocrites, les juifs et les polythéistes.
L’un des enseignements les plus profonds de ce changement de Qibla réside toutefois dans la place éminente qu’occupait le Prophète ﷺ auprès de son Seigneur. Allah le Très-Haut répondit au désir intime de Son Prophète bien-aimé sans même que celui-ci ait eu besoin de l’exprimer à voix haute.
Allah dit :
« Nous te voyons certes tourner le visage vers le ciel. Nous te faisons donc orienter vers une direction qui te satisfait. Tourne donc ton visage vers la Mosquée sacrée… » — (Al-Baqara, 2:144)
L’histoire du changement de Qibla
Après l’Hégire à Médine, le Prophète ﷺ et les musulmans prièrent en direction de Jérusalem pendant seize ou dix-sept mois.
Al-Barâ’ ibn ʿÂzib rapporte :
« Le Messager d’Allah ﷺ pria en direction de Bayt al-Maqdis pendant seize ou dix-sept mois, mais il souhaitait que sa direction soit celle de la Kaaba. Allah révéla alors : “Nous te voyons certes tourner le visage vers le ciel…” Le Prophète se tourna donc vers la Kaaba.
Les insensés parmi les gens — c’est-à-dire les juifs — dirent : “Qu’est-ce qui les a détournés de la direction vers laquelle ils se tournaient auparavant ?”
[…] Un homme pria avec le Prophète en direction de la Kaaba, puis sortit et passa près d’un groupe d’Ansâr qui accomplissaient la prière de ʿAsr en direction de Bayt al-Maqdis. Il leur dit : “J’atteste que j’ai prié avec le Messager d’Allah et qu’il s’est orienté vers la Kaaba.” Les fidèles se retournèrent alors jusqu’à faire face à la Kaaba. » [1]
Pourquoi le Prophète souhaitait-il changer de Qibla ?
Le Prophète ﷺ levait les yeux vers le ciel, espérant recevoir l’ordre de s’orienter vers la Kaaba, et ce pour plusieurs raisons :
- La Kaaba était la Qibla de son ancêtre, le prophète Ibrâhîm (Abraham), paix sur lui.
- Ce changement constituerait un puissant encouragement pour les Arabes à embrasser l’islam, car ils étaient fiers de la Kaaba.
- Il permettrait de distinguer les musulmans des juifs.
Allah répondit au désir intime de Son Bien-Aimé ﷺ et exauça son souhait. Cet événement illustre ainsi le principe de jabr al-khawâtir, que l’on peut comprendre comme l’art de réconforter les cœurs et d’apaiser les blessures intérieures.
Le jabr al-khawâtir en islam : réconforter et apaiser les cœurs
L’un des enseignements essentiels du changement de Qibla est le principe de jabr al-khawâtir : apporter du réconfort à autrui et aider ceux dont le cœur est meurtri à retrouver la sérénité.
Tout comme Allah réconforta Son Prophète, nous sommes encouragés à nous réconforter les uns les autres. On rapporte cette parole :
« Celui qui parcourt les rangs des gens pour apaiser leurs cœurs, Allah le préservera au cœur des dangers. » — (Coran, 28:13)
Allah a réconforté Ses prophètes en de nombreuses circonstances
- Noé (Nûh), paix sur lui : Allah réconforta Noé lorsque les vagues séparèrent celui-ci de son fils, lui épargnant ainsi d’assister à la noyade de ce dernier, par égard pour ses sentiments paternels. (Coran, 11:43)
- La mère de Moïse (Mûsâ), paix sur elle : Allah la réconforta en lui rendant son fils alors qu’il était encore nourrisson :« Nous le rendîmes donc à sa mère, afin que son œil se réjouisse, qu’elle ne s’afflige pas… »— (Coran, 28:13)
- Moïse (Mûsâ), paix sur lui : Lorsque Moïse demanda à voir Allah et que cette demande ne put être exaucée, Allah le réconforta en lui rappelant le rang privilégié qu’Il lui avait accordé :« Ô Moïse ! Je t’ai préféré à tous les hommes, par Mes messages et Ma parole… »— (Coran, 7:144)
Les manifestations du réconfort divin envers le Prophète Muhammad ﷺ
Le réconfort divin ne se limita pas au changement de Qibla. Il se manifesta à de nombreuses reprises au cours de la vie du Prophète ﷺ et des événements de sa Sîra.
- Lors de l’Hégire : En quittant La Mecque, le Prophète ﷺ se retourna vers sa ville avec tristesse. Allah le réconforta en révélant :« Celui qui t’a prescrit le Coran te ramènera certainement vers un lieu de retour. »— (Coran, 28:85)Cette promesse se réalisa huit ans plus tard, lors de la conquête de La Mecque.
- Au sujet de sa communauté : Allah le réconforta en lui promettant :« Ton Seigneur t’accordera certes Ses bienfaits, et tu seras satisfait. »— (Coran, 93:5)Lorsque le Prophète ﷺ pleurait pour sa communauté, Allah envoya l’ange Jibrîl (Gabriel), qui lui transmit ces paroles :« Ô Muhammad, Nous te satisferons au sujet de ta communauté et Nous ne te causerons aucun chagrin. » [3]
- Un rappel empreint de bienveillance : Même lorsque Allah lui adressa un reproche au sujet de l’homme aveugle, Ibn Umm Maktûm, cette intervention visait à le guider avec bienveillance. (Sourate ʿAbasa)
Réconforter les cœurs au quotidien : les liens familiaux et la société
Allah a accordé une place éminente aux liens de parenté (rahim), qui cherchèrent refuge auprès de Lui contre leur rupture.
Le Prophète ﷺ a dit :
« Allah a créé la création […] Puis la parenté se leva et dit : “Voici la place de celui qui cherche refuge auprès de Toi contre la rupture des liens de parenté.” Allah dit : “N’es-tu pas satisfied que Je maintienne Mes liens avec celui qui maintient les siens avec toi, et que Je rompe les Miens avec celui qui rompt les siens avec toi ?” Elle répondit : “Bien sûr, Seigneur !” Il dit : “Cela t’est accordé.” » [4]
Comprendre cette relation
- Ibn Abî Jamra explique que le maintien des liens par Allah est une expression figurée de Sa grande bienveillance envers Son serviteur et de Sa proximité avec lui.
- Al-Qurtubî souligne que, que ce dialogue soit compris au sens littéral ou métaphorique, il met en évidence le caractère sacré des liens de parenté : celui qui les préserve bénéficie de la protection d’Allah.
Le Prophète ﷺ, modèle par excellence dans l’art de réconforter les cœurs
Le Prophète ﷺ incarnait pleinement cette noble qualité.
- Avec Khadija (qu’Allah l’agrée) : Elle décrivit parfaitement son caractère lorsqu’elle lui dit :« Par Allah, Allah ne te déshonorera jamais. Tu entretiens les liens de parenté, tu aides les pauvres et les nécessiteux, tu accueilles généreusement tes invités et tu viens en aide à ceux qui sont frappés par le malheur et qui méritent d’être secourus. » [6]
- Avec les enfants — Abû ʿUmayr : Il réconforta un jeune garçon dont l’oiseau domestique était mort, en s’adressant à lui avec une tendre plaisanterie :« Ô Abû ʿUmayr ! Qu’est devenu le Nughayr — le petit oiseau ? » [7]
- Avec Jâbir ibn ʿAbd Allâh : Alors que Jâbir était accablé par le martyre de son père et les dettes que celui-ci avait laissées, le Prophète ﷺ le réconforta en lui annonçant comment Allah s’était adressé directement à son père au Paradis. [8]
- Avec les pauvres : Il réconforta les émigrants pauvres qui estimaient ne pas pouvoir rivaliser avec les riches dans les actes de charité. Il leur enseigna que « chaque tasbîh est une aumône ». [10]
- Avec Ibn Masʿûd : Lorsque certaines personnes se moquèrent de la finesse des jambes d’Ibn Masʿûd, le Prophète ﷺ prit sa défense en déclarant :« Par Celui qui détient mon âme dans Sa main, elles pèseront plus lourd dans la Balance que le mont Uhud. » [11]
Conclusion
L’islam nous encourage à pratiquer le jabr al-khawâtir, cet art de réconforter les cœurs et de soulager les peines d’autrui. Cette délicatesse dans les relations humaines est une qualité morale noble qui élève le rang de celui qui la cultive auprès de son Seigneur.