Il y a un peu plus de vingt et un ans, j’ai écrit pour New Scientist un article intitulé « La science peut-elle revenir à l’islam ? » (23 octobre 1980). Je ne faisais alors qu’exprimer une question que se posaient de nombreux scientifiques et universitaires musulmans. Le début des années 1980, marqué par l’apogée de la puissance de l’OPEP, la révolution iranienne et une prise de conscience croissante de leur identité culturelle dans les sociétés musulmanes, fut une période d’un optimisme particulier dans le monde musulman.
Cette période amena de nombreux scientifiques et universitaires, ainsi que des institutions, à mettre en avant l’héritage scientifique propre à l’islam. Beaucoup estimaient que tout renouveau culturel devait nécessairement passer par la redécouverte de l’esprit et des valeurs de la science islamique. Les sociétés musulmanes étaient prêtes, comme me le disait un scientifique, à faire de la science une composante intégrale de leur culture.
Comme je le rapportais alors, les réalisations de la science islamique étaient remarquablement absentes de l’histoire des sciences. L’objectivité et l’impartialité exigeaient que l’histoire des sciences dans la civilisation musulmane reçoive la place importante et légitime qui lui revient dans l’ensemble de l’histoire des sciences.
Nous devions également identifier les motivations et les valeurs sous-jacentes à l’œuvre de scientifiques tels qu’Ibn al-Haytham (m. 1039), qui découvrit les lois de la réflexion et de la réfraction, et Al-Bîrûnî (m. 1048), qui mesura la circonférence de la Terre et étudia sa rotation autour de son axe.
Comment encourager aujourd’hui ces valeurs dans les cultures musulmanes ? Comment orienter la science afin qu’elle réponde aux besoins et aux exigences des sociétés musulmanes ? Et comment imprégner la science, qui est loin d’être une activité neutre, de valeurs islamiques ? Telles étaient les questions que je soulevais dans cet article.
L’article déclencha un débat à l’échelle mondiale. La notion de science islamique fit l’objet d’un examen approfondi lors d’une série de conférences internationales et d’études spécialement commandées.
Le débat se cristallisa autour de trois questions : qu’avait accompli la science islamique au cours de l’histoire ? Qu’est-ce qui était « islamique » dans la science islamique ? Et enfin, l’idée même de « science islamique » avait-elle une quelconque pertinence à l’époque contemporaine ?
Alors, qu’a-t-on accompli deux décennies plus tard ?
C’est dans l’histoire de la science islamique que les principaux progrès ont été réalisés.
Nous en savons désormais beaucoup plus, non seulement sur la qualité de la science islamique, mais également sur son ampleur considérable. De l’astronomie à la zoologie, il existe à peine une discipline qui n’ait pas bénéficié de l’attention de scientifiques musulmans, et presque aucun domaine dans lequel ils n’aient apporté une contribution originale.
Nous avons récemment appris que les modèles mathématiques du scientifique du XIVe siècle Ibn Shâtir, ainsi que les travaux des astronomes du célèbre observatoire de Maragha, en Azerbaïdjan, construit au XIIIe siècle par Nasîr al-Dîn al-Tûsî, ont jeté les bases de la « révolution copernicienne ».
Les astronomes de Maragha développèrent le couple de Tûsî ainsi qu’un théorème permettant de transformer des modèles excentriques en modèles épicycliques.
Copernic utilisa non seulement ces deux théorèmes fondamentaux pour élaborer sa conception de l’héliocentrisme, mais les employa également exactement au même endroit dans son modèle.
Une grande partie des nouvelles recherches historiques a désormais été synthétisée dans des manuels, dont le meilleur est Islamic Science and Engineering de Donald Hill (Edinburgh University Press, 1993).
Par ailleurs, une Encyclopedia of the History of Arabic Science, concise et en trois volumes, éditée par Roshdi Rashed (Routledge, 1996), est également disponible.
Même la science ottomane, associée au déclin de la civilisation musulmane, s’avère avoir été une période particulièrement féconde.
L’important projet consacré à la « littérature scientifique à l’époque ottomane », mené sous la direction d’Ekmeleddin İhsanoğlu au Centre de recherches sur l’histoire, l’art et la culture islamiques (IRCICA) à Istanbul, renverse la vision conventionnelle selon laquelle la science aurait disparu du monde musulman au XVe siècle.
Loin d’avoir « décliné », la science, comme l’ont montré İhsanoğlu et ses collaborateurs, resta bien vivante jusqu’au XVIIIe siècle, période au cours de laquelle elle s’orienta vers l’apprentissage et l’assimilation des sciences européennes par le biais de traductions et d’adaptations.
Comment les sociétés musulmanes modernes pourraient-elles redécouvrir cet esprit de recherche scientifique ?
Cette question fut abordée lors de nombreuses conférences et de nombreux séminaires organisés dans des villes telles que Riyad, Islamabad, Aligarh, Kuala Lumpur et Rabat.
Une étude particulière menée au début des années 1980, sous l’égide de l’International Federation of Institutes of Advanced Studies à Stockholm, s’attaqua directement à cette question.
L’étude conclut que les questions relatives à la science et aux valeurs dans l’islam devaient être abordées dans le cadre d’un ensemble de concepts qui façonnent les objectifs d’une société musulmane.
Dix concepts islamiques fondamentaux furent identifiés comme constituant le cadre dans lequel la recherche scientifique devait être menée : quatre concepts indépendants et trois couples de notions opposées :
- tawhîd (unicité)
- khilâfa (lieutenance / responsabilité)
- ʿibâda (adoration)
- ʿilm (connaissance)
- halâl (licite) et harâm (illicite)
- ʿadl (justice) et zulm (injustice)
- istislâh (intérêt public) et diyâʿ (gaspillage)
Il était avancé que, traduite en termes de valeurs, cette architecture conceptuelle islamique englobe la nature de la recherche scientifique dans sa totalité ; elle intègre les faits et les valeurs et institutionnalise un système de connaissance fondé sur la responsabilité et la responsabilité sociale.
L’étude suggérait que la recherche scientifique devait être considérée, dans une société musulmane, comme une forme d’adoration favorisant la recherche et la réflexion, l’intérêt public et la justice sociale.
Ce cadre fit l’objet de nombreux débats et critiques, notamment dans les pages du Journal of Islamic Science, dont la publication commença en 1985 au sein du Centre d’études sur la science nouvellement créé à Aligarh, en Inde.
Il est important de comprendre que, dans ce cadre, la science est définie comme une observation et une expérimentation systématiques conduisant à l’élaboration de modèles et à la construction de théories permettant de produire des connaissances universelles.
On peut penser, par exemple, aux observations cliniques détaillées et extrêmement précises d’Ar-Râzî (m. 925), qui nous ont fourni un modèle universel de la variole, ou encore au type d’observations précises et de construction théorique qui conduisit les astronomes musulmans du XIIe siècle à lancer une attaque rigoureuse contre les imperfections de l’astronomie ptoléméenne et à déclarer, selon les termes d’Ibn al-Haytham, que « les modèles proposés pour les mouvements planétaires dans l’Almageste étaient “faux” ».
Cependant, au début des années 1990, un changement net s’opéra, délaissant cette méthodologie au profit d’orientations plus obscurantistes et dangereuses. Le discours sur la science islamique adopte désormais la voie des talibans.
Le fondamentalisme scientifique et le Coran
Ce changement comporte deux composantes principales.
La première repose sur l’idée fondamentaliste selon laquelle toute connaissance, y compris la connaissance scientifique, se trouve dans le Coran.
Soutenue par un projet saoudien généreusement financé intitulé « Miracles scientifiques dans le Coran », cette tendance a donné naissance à tout un genre de littérature apologétique — livres, articles et revues — consacrée au contenu scientifique du Coran.
De la relativité à la mécanique quantique, en passant par la théorie du Big Bang, l’embryologie dans son ensemble et une grande partie de la géologie moderne, tout aurait été « découvert » dans le Coran.
À l’inverse, des expériences « scientifiques » ont été conçues pour découvrir ce qui serait mentionné dans le Coran mais encore inconnu de la science — par exemple, le programme visant à exploiter l’énergie des djinns, qui bénéficia d’un important soutien au Pakistan au milieu des années 1990 !
Cette combinaison particulièrement toxique du fondamentalisme religieux et de la « science », comparable au créationnisme, ne se contente pas d’accepter toute science comme étant bonne et vraie ; elle attaque également quiconque adopte une attitude critique ou sceptique envers la science et défend sa propre foi comme étant « scientifique », « objective » et « rationnelle ».
Malheureusement, il s’agit désormais de la version la plus populaire de la science islamique.
Le fondamentalisme mystique
La deuxième composante peut être décrite au mieux comme un fondamentalisme mystique.
Dans cette perspective, la science islamique devient l’étude de la nature des choses dans un sens ontologique.
L’univers matériel est étudié comme une partie intégrante et subordonnée des niveaux supérieurs de l’existence, de la conscience et des modes de connaissance.
Il ne s’agit donc plus de la science comme entreprise de résolution de problèmes et comme recherche socialement objective, mais davantage d’une quête mystique visant à comprendre l’Absolu.
Dans cet univers, la conjecture et l’hypothèse n’ont pas réellement leur place ; toute recherche doit être subordonnée à l’expérience mystique.
Cette tendance est menée par le chercheur iranien et maître mystique charismatique Seyyed Hossein Nasr.
Pour Nasr, ainsi que pour ses étudiants et disciples tels que le philosophe malaisien des sciences Osman Bakar et le chercheur américain en mystique William Chittick, toute la science de la civilisation musulmane était une « science sacrée », produit d’une tradition mystique particulière dont les racines remontent aux néoplatoniciens grecs.
Dans ses travaux historiques, Nasr s’est concentré presque exclusivement sur des domaines tels que l’occultisme, l’alchimie et l’astrologie, au détriment de l’immense quantité de travaux consacrés aux sciences exactes, dans le but de démontrer que la science islamique historique était essentiellement une « science sacrée ».
La réécriture de l’histoire des sciences islamiques par Nasr a été fortement réfutée, non seulement par des historiens musulmans des sciences tels que Fuat Sezgin et Ahmad al-Hassan, mais également par toute une série d’historiens occidentaux, parmi lesquels David King et Donald Hill.
Néanmoins, pour le fondamentalisme mystique, la science islamique ne désigne pas la science t’elle qu’elle a réellement existé dans la tradition et l’histoire musulmanes, mais des productions ésotériques issues de la tradition de la mystique islamique ou du soufisme.
La tendance mystique est désormais devenue l’orthodoxie académique.
De Kuala Lumpur à Islamabad, c’est ce qui est enseigné sous l’appellation de science islamique.
Le récent numéro spécial consacré à « l’islam et la science » de la prestigieuse revue Islamic Studies, par exemple, est presque entièrement consacré aux notions de temps et d’espace dans la pensée mystique, à la cosmologie de certains groupes soufis, aux principes mystiques de la théologie naturelle et à des sujets similaires.
Ce numéro est dirigé par Muzaffar Iqbal, un « alchimiste » mystique pakistanais, qui a récemment créé un Centre pour l’islam et la science à Sherwood Park, au Canada.
L’institution d’Iqbal, soutenue par le Centre de théologie et des sciences naturelles basé à Berkeley, fait exclusivement la promotion de Nasr et de ses disciples.
Une véritable renaissance de la science islamique semble encore lointaine
C’est pourquoi j’éprouve un fort sentiment de déjà-vu.
Après avoir sauvé l’Europe d’elle-même en préservant et en développant les fondements scientifiques de la Grèce antique, qui auraient pu si facilement être perdus durant les siècles obscurs, la science dans la civilisation musulmane ne peut aujourd’hui que se retrouver marginalisée par des tendances obscurantistes et mystiques.
Nous assistons maintenant à une renaissance de ces tendances, et les déloger exigera beaucoup de courage et de détermination.
Ironiquement, et tristement, alors que citer les réalisations scientifiques de la civilisation musulmane est presque devenu un cliché, une véritable renaissance de la science islamique semble désormais bien lointaine.
Mais je continue néanmoins à rêver à ce qui aurait pu se produire si nous avions réussi à développer une science islamique.
Elle n’aurait certainement pas manqué de contribuer à transformer les sociétés musulmanes en sociétés fondées sur la connaissance.
Lorsque le débat sur cette question s’est brièvement imposé au Pakistan dans les années 1980, il suscita une discussion publique considérable.
Il était largement reconnu que toute science islamique digne de ce nom devait impliquer les citoyens. Cela supposait l’existence d’une population consciente, informée et instruite.
Mais lorsqu’il devint évident que l’intérêt du public et les budgets consacrés à l’éducation de la population entraîneraient effectivement des changements spectaculaires dans les priorités scientifiques du Pakistan — par exemple, en s’éloignant de l’accent mis sur la recherche nucléaire — le débat fut officiellement étouffé.
Une science conçue de manière appropriée aurait également encouragé des recherches adaptées aux problèmes locaux.
La diarrhée et la dysenterie au Pakistan, le contrôle des inondations au Bangladesh, ainsi que la lutte contre la schistosomiase ou bilharziose en Égypte et au Soudan auraient remplacé l’agenda international adopté aveuglément dans de nombreux pays musulmans.
De plus, certains problèmes spécifiquement « musulmans » seraient devenus des priorités de recherche.
Prenons, par exemple, le fait que près des trois quarts des réfugiés politiques dans le monde sont musulmans.
Des centres d’excellence consacrés aux problèmes des réfugiés auraient pu développer des matériaux permettant de construire rapidement des logements temporaires propres, des moyens efficaces et peu coûteux d’approvisionner les populations en eau d’urgence, de meilleures techniques pour assurer les soins de santé de base, et ainsi de suite, à l’infini.
Les savoirs autochtones auraient eux aussi connu un formidable essor.
Les pays musulmans disposent d’un précieux réservoir, largement inexploité, de connaissances en médecine, en agriculture et dans la gestion des ressources naturelles.
La médecine et les soins de santé islamiques, par exemple, ont été à l’avant-garde mondiale pendant quelque huit siècles — jusqu’au XVIIIe siècle, lorsque la recherche et l’enseignement de la médecine islamique furent interdits par les puissances colonisatrices.
De même, les systèmes traditionnels d’agriculture et de gestion de l’eau se sont révélés extrêmement efficaces et écologiquement durables.
Par exemple, les systèmes traditionnels de puits en chaîne, appelés karez en persan et qanât en arabe, se sont révélés supérieurs aux systèmes modernes d’irrigation.
Ces systèmes ingénieux sont constitués d’un ou plusieurs puits-mères, dont l’eau est acheminée par un réseau de tunnels.
Pendant des siècles avant l’arrivée des puits tubulaires, les qanâts, à la fois écologiquement rationnels et exceptionnellement durables, ont fourni l’essentiel de l’eau nécessaire à l’irrigation des villages et des villes du Moyen-Orient.
De grandes questions philosophiques
De grandes questions philosophiques ne demandent elles aussi qu’à être posées.
Que deviendrait la science moderne si ses hypothèses métaphysiques fondamentales concernant la nature, le temps, l’Univers, la logique et la nature de l’humanité étaient remplacées par celles de l’islam ?
Que se passerait-il si, par exemple, la nature n’était plus considérée comme une ressource à exploiter, mais comme un dépôt confié à l’homme, qu’il faudrait préserver et entretenir ?
Qu’est-ce qui remplacerait alors la vivisection comme méthodologie fondamentale de la biologie ?
Les valeurs humaines ne seraient plus considérées comme extérieures à la science, mais comme totalement internes à celle-ci et comme faisant partie intégrante de la science.
Comment cela transformerait-il alors la science elle-même ?
L’héritage scientifique islamique
La vérité est que les seuls progrès réalisés l’ont été dans la réécriture de l’histoire de la science islamique.
Nous en savons désormais beaucoup plus, non seulement sur la qualité de la science islamique, mais également sur son ampleur considérable.
Nous avons appris récemment, par exemple, que les modèles mathématiques du scientifique du XIVe siècle Ibn al-Shâtir, ainsi que les travaux des astronomes du célèbre observatoire de Maragha, en Azerbaïdjan, construit au XIIIe siècle par Nasîr al-Dîn al-Tûsî, ont jeté les bases de la révolution copernicienne.
Les astronomes de Maragha développèrent le couple de Tûsî ainsi qu’un théorème permettant de transformer des modèles excentriques en modèles épicycliques.
Copernic utilisa non seulement ces deux théorèmes fondamentaux pour élaborer sa conception de l’héliocentrisme, mais les employa également exactement au même endroit dans son modèle.
Heureusement, une grande partie des nouvelles recherches historiques a désormais intégré les manuels.
La meilleure synthèse est Islamic Science and Engineering de Donald Hill (Edinburgh University Press, 1993), tandis qu’une Encyclopedia of the History of Arabic Science, concise et en trois volumes, éditée par Roshdi Rashed (Routledge, 1996), est également disponible.
Un héritage remarquable, mais toujours historique
Tout cela est remarquable. Mais cela appartient encore à l’histoire et ne se produit pas demain — et certainement pas aujourd’hui.
Introducing Science de Ziauddin Sardar a été publié par Icon Books à Londres et Totem Books à New York.