Les enseignements moraux de l’islam : la compassion constituent le cœur battant de la foi et de l’éthique musulmanes, révélant la miséricorde divine et humaine dans toute sa grandeur.
Animateur : Comment le Coran présente-t-il la compassion et la miséricorde comme des attributs divins ?
Jamal Badawi :
Dans le Coran, la miséricorde et la compassion figurent parmi les attributs divins les plus remarquables et les plus fréquemment évoqués. Il suffit d’ouvrir le Coran pour constater que, dès les premiers mots, on trouve cette formule : « Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. » Elle figure au début de toutes les sourates, à l’exception d’une seule. Les musulmans prononcent également ces paroles avant d’entreprendre une activité, qu’il s’agisse du travail, des études ou de toute autre action.
En arabe, cette formule est Bismi Allâh Ar-Rahmân Ar-Rahîm, que l’on traduit par : « Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. » Les deux termes Ar-Rahmân et Ar-Rahîm proviennent de la même racine arabe, rahima, qui renvoie à la miséricorde et à la compassion. Ar-Rahîm désigne celui qui fait preuve de bienveillance, de miséricorde et de compassion. Ces qualités peuvent également caractériser un être humain. En revanche, Ar-Rahmân n’a pas d’équivalent exact en anglais, car ce terme désigne la source absolue de la miséricorde. Il serait donc erroné de qualifier une personne de Rahmân. Nous pouvons toutefois dire qu’elle est rahîm, c’est-à-dire bienveillante, miséricordieuse et compatissante, sans pour autant être la source de ces attributs.
Dans le Coran (7:156), Allah dit :
« Ma miséricorde s’étend à toute chose. Je la prescrirai à ceux qui Me craignent, acquittent la zakât et croient en Nos signes. »
Le Coran évoque également la miséricorde divine lorsqu’il rapporte, en (40:7), les invocations des anges en faveur des croyants :
« Seigneur ! Tu embrasses toute chose de Ta miséricorde et de Ta science. Pardonne donc à ceux qui se repentent et suivent Ton chemin, et préserve-les du châtiment de l’Enfer ardent ! »
Le Prophète Muhammad ﷺ a décrit cet attribut divin de manière particulièrement touchante. Selon un hadith rapporté par Al-Bukhârî, il vit une femme captive qui cherchait quelqu’un parmi les gens. Lorsqu’elle retrouva un petit enfant, elle le prit contre elle et se mit à l’allaiter avec tendresse.
Le Prophète ﷺ se tourna alors vers ses Compagnons et leur demanda : « Pensez-vous que cette mère pourrait volontairement jeter son enfant dans le feu ? » Ils répondirent : « Non ! » Il leur dit alors : « Sachez qu’Allah est plus miséricordieux envers vous que cette mère envers son enfant. »
La miséricorde est donc un attribut divin que le Coran met particulièrement en évidence, contrairement à ce que certains pourraient penser.
Animateur : Pouvez-vous nous parler de la justice ? Certains affirment qu’il existe une contradiction entre la compassion et le châtiment. Est-ce exact ?
Jamal Badawi :
La miséricorde et la compassion d’Allah sont accessibles à ceux qui remplissent les conditions nécessaires pour les recevoir. Deux conditions fondamentales permettent de mériter cette miséricorde.
La première consiste à croire véritablement en Allah et à accepter d’être Son serviteur. La seconde consiste à faire le bien dans sa vie quotidienne. Cette exigence doit se traduire dans tous les domaines de l’existence, notamment la vie familiale, sociale, politique et économique.
Lorsqu’un être humain devient si orgueilleux et arrogant qu’il refuse de croire en Allah, il se fait lui-même du tort. À plusieurs endroits du Coran, les actes qui s’écartent de la vérité sont décrits comme des injustices que la personne commet envers elle-même. Ailleurs, le Coran nous met en garde contre le fait de nous faire du tort à nous-mêmes.
Prenons un exemple : si quelqu’un s’allonge sur des rails et qu’un train le percute, on ne peut pas reprocher au train les conséquences de son propre comportement. L’islam insiste fortement sur la responsabilité individuelle.
Bien entendu, aucun d’entre nous n’est parfait et nous commettons tous des erreurs. Mais lorsqu’une personne croit sincèrement en Allah et s’efforce de mettre Sa volonté en pratique dans sa vie, la porte du repentir demeure toujours ouverte lorsqu’elle commet une faute.
Le Coran dit en (23:118) :
« Dis : “Seigneur, pardonne et fais miséricorde, car Tu es le Meilleur des miséricordieux !” »
Les paroles prophétiques abordent également cette question. Un hadith qudsî rapporté par Muslim — une parole divine transmise par l’intermédiaire du Prophète ﷺ — affirme :
« Ma miséricorde l’emporte sur Ma colère. »
La miséricorde et la justice peuvent donc coexister. Lorsqu’une personne s’efforce sincèrement de suivre le droit chemin, la miséricorde d’Allah peut prévaloir sur le châtiment ou l’application stricte de la justice.
Le Prophète Muhammad ﷺ a souligné le même principe. Selon un hadith rapporté par Al-Bukhârî, il a déclaré :
« Tous les membres de ma communauté entreront au Paradis, à l’exception de ceux qui refusent. »
Ses Compagnons s’étonnèrent : comment quelqu’un pourrait-il refuser d’entrer au Paradis ? Il répondit :
« Celui qui m’obéit, en suivant les enseignements révélés par Allah, entrera au Paradis ; et celui qui me désobéit refuse d’entrer au Paradis. »
l ne s’agit donc pas tant de réconcilier la justice avec la miséricorde que de comprendre que nous nous faisons du tort à nous-mêmes lorsque nous rejetons Allah et le droit chemin.
Animateur : En tant que qualité humaine, quelle doit être la nature de la miséricorde ?
Jamal Badawi :
En tant que qualité humaine, la miséricorde consiste essentiellement à être sensible aux autres. Cette sensibilité ne concerne pas seulement leur douleur et leurs souffrances, mais aussi leur bien-être spirituel. Nous devons être attentifs non seulement aux souffrances physiques, mais également aux souffrances psychologiques de ceux qui se sont éloignés du chemin d’Allah.
Le Coran indique que la compassion, entendue dans son sens le plus large, constitue l’essence même du message transmis par tous les prophètes au cours de l’histoire. Il décrit ainsi la mission du Prophète Muhammad ﷺ en (21:107) :
« Nous ne t’avons envoyé qu’en miséricorde pour les mondes. »
Cette miséricorde se manifeste notamment par la guidance des êtres humains vers le droit chemin et par leur éloignement des doctrines erronées inventées par les hommes. Elle se manifeste également lorsqu’elle soulage les souffrances des opprimés et des personnes délaissées par la société. Enfin, elle contribue à mettre un terme à la tyrannie et à l’exploitation exercées par les riches et les puissants.
Animateur : Qu’a dit le Prophète ﷺ au sujet de la miséricorde en tant que vertu morale ?
Jamal Badawi :
Le Prophète Muhammad ﷺ a clairement établi un lien entre la foi en Allah et la compassion.
Dans une parole rapportée par At-Tabarânî, il a déclaré :
« Vous ne serez pas de véritables croyants tant que vous ne ferez pas preuve de compassion. »
En entendant ces paroles, les gens lui dirent : « Ô Prophète, nous sommes tous compatissants ! »
Il répondit :
« Je ne parle pas de la compassion que l’un d’entre vous éprouve envers son compagnon ou son ami proche, mais de la compassion envers tous. »
Dans une autre parole, le Prophète ﷺ a souligné l’importance de faire preuve de compassion envers les autres pour recevoir la miséricorde d’Allah.
At-Tabarânî rapporte également ces propos :
« Celui qui ne fait pas miséricorde à ceux qui sont sur terre ne recevra pas la miséricorde de Celui qui est dans les cieux. »
Dans un autre hadith rapporté par At-Tirmidhî, le Prophète ﷺ a déclaré :
« Les personnes les plus éloignées d’Allah sont celles dont le cœur est dur. »
La cruauté éloigne donc l’être humain d’Allah.
Le Prophète ﷺ a même enseigné que nous devions faire preuve de miséricorde envers nos ennemis. Un récit rapporté par Muslim raconte que certaines personnes vinrent se plaindre auprès de lui des persécutions infligées par les non-croyants et lui demandèrent d’invoquer la malédiction d’Allah contre eux.
Le Prophète ﷺ répondit :
« J’ai été envoyé comme une miséricorde, et non comme quelqu’un qui maudit. »
Un autre exemple remonte à l’époque où le Prophète ﷺ et ses premiers Compagnons étaient persécutés. Il se rendit à Tâ’if, où les habitants lui réservèrent un accueil particulièrement hostile : ils envoyèrent leurs enfants et d’autres personnes lui jeter des pierres. Ses pieds saignaient, mais, alors qu’il était lapidé, il n’invoqua aucune malédiction contre eux.
Il dit simplement :
« Ô mon Seigneur, guide mon peuple vers le droit chemin, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Voilà une attitude qui ne réserve pas la miséricorde à une catégorie particulière de personnes, mais l’étend à toute l’humanité.
Animateur : Existe-t-il des catégories de personnes envers lesquelles il convient de manifester une compassion particulière ?
Jamal Badawi :
Puisque chacun doit faire preuve de compassion envers tous, il n’y a aucune contradiction à accorder une attention particulière à certaines catégories de personnes. Le Coran met notamment l’accent sur huit catégories.
La première concerne les parents. Allah dit, par exemple, en (17:23-24) :
« Ton Seigneur a décrété que vous n’adoriez que Lui et que vous traitiez vos parents avec bonté. Si l’un d’eux ou tous deux atteignent la vieillesse auprès de toi, ne leur dis pas : “Fi !” et ne les repousse pas, mais adresse-leur des paroles respectueuses. Et, par miséricorde, abaisse pour eux l’aile de l’humilité et dis : “Seigneur, fais-leur miséricorde comme ils m’ont élevé lorsque j’étais petit.” »
Nous remarquons que la bonté envers les parents est mentionnée immédiatement après l’ordre d’adorer Allah seul. Cela montre toute son importance.
La deuxième catégorie concerne les enfants. Un jour, le Prophète ﷺ était assis avec plusieurs personnes et embrassa l’un de ses petits-fils, Al-Hasan ou Al-Husayn. L’un des hommes présents lui dit : « Embrasses-tu tes enfants ? J’en ai dix et je n’en ai jamais embrassé un seul. »
Le Prophète ﷺ lui répondit :
« Celui qui ne fait pas preuve de miséricorde ne recevra pas de miséricorde. »
Dans une autre version de ce récit, il lui dit :
« Que puis-je faire si Allah a retiré la miséricorde de ton cœur ? »
Cela montre que nous devons traiter les enfants avec bonté et miséricorde.
La troisième catégorie concerne les époux. Selon un hadith rapporté par At-Tirmidhî, le Prophète ﷺ a déclaré :
« Les croyants les plus parfaits dans leur foi sont ceux qui ont le meilleur caractère, et les meilleurs d’entre vous sont ceux qui se comportent le mieux envers leur famille. »
Il a particulièrement insisté sur la bonté envers l’épouse. Cela ne signifie évidemment pas que celle-ci soit dispensée de faire preuve de bonté et de compassion envers son mari.
La quatrième catégorie concerne les proches et les membres de la famille élargie. Dans une parole rapportée par At-Tirmidhî, le Prophète ﷺ explique que les liens de parenté constituent un réseau de relations établi par Allah et une bénédiction provenant du Tout Miséricordieux. Celui qui s’efforce de préserver ces liens verra Allah maintenir Son lien avec lui, tandis que celui qui cherche à les rompre verra Allah se détourner de lui. Nous devons nous acquitter de nos devoirs envers nos proches, même s’ils ne sont pas croyants.
Une autre catégorie est celle des orphelins. Le Coran dit en (93:9) :
« Ne traite donc pas l’orphelin avec dureté. »
À plusieurs reprises, le Prophète ﷺ a indiqué que le fait de poser affectueusement la main sur la tête d’un enfant orphelin comptait parmi les bonnes actions. Dans le recueil d’Al-Bukhârî, il a déclaré :
« Celui qui prend soin d’un orphelin sera avec moi au Paradis comme ces deux doigts. »
Il montra alors son index et son majeur rapprochés l’un de l’autre.
La sixième catégorie concerne les malades et les personnes qui souffrent. Plusieurs hadiths soulignent la valeur particulière de la visite aux malades, au point que certains récits évoquent une visite rendue à Allah Lui-même.
Le Prophète ﷺ a également montré que cette miséricorde devait s’étendre aux personnes qui travaillent à notre service ou nous apportent leur aide.
Un jour, il passa près d’un homme qui frappait son serviteur. Il lui dit à plusieurs reprises : « Non, Abû Masʿûd ! Non, Abû Masʿûd ! » jusqu’à ce que l’homme se tourne vers lui. Le Prophète ﷺ lui dit alors :
« Sache qu’Allah a davantage de pouvoir pour te punir que tu n’en as pour punir ce jeune garçon, qui était alors un esclave. »
Abû Masʿûd déclara : « Je témoigne qu’il est libre pour l’amour d’Allah. »
Le Prophète ﷺ lui répondit :
« Si tu n’avais pas affranchi cet esclave pour expier ta faute, le Feu de l’Enfer t’aurait dévoré ! »
À une autre occasion, quelqu’un demanda au Prophète ﷺ : « Combien de fois dois-je pardonner à mon serviteur ? »
Il répondit :
« Soixante-dix fois par jour. »
Le Coran indique également que la bonté est requise envers les personnes qui ne font pas partie de notre entourage proche. Allah dit en (4:36) :
« Adorez Allah et ne Lui associez rien. Agissez avec bonté envers vos parents, vos proches, les orphelins, les nécessiteux, le voisin proche, le voisin éloigné, le compagnon qui vous est proche, le voyageur de passage et ceux que vos mains droites possèdent. Allah n’aime pas les arrogants et les prétentieux. »
Animateur : Que dit l’islam au sujet de la miséricorde envers les autres créatures et les animaux domestiques ?
Jamal Badawi :
Revenons au Coran, qui décrit la mission du Prophète Muhammad ﷺ en (21:107) :
« Nous ne t’avons envoyé qu’en miséricorde pour les mondes. »
Dans le texte arabe original, le terme employé est al-ʿâlamîn. Il s’agit du pluriel de ʿâlam, qui signifie « monde ». Al-ʿâlamîn désigne donc les mondes ou l’univers. Si la mission du Prophète avait été destinée à apporter la miséricorde et la compassion uniquement aux êtres humains, le verset n’aurait pas employé un terme désignant les mondes. L’univers abrite de nombreuses autres créatures. Le Prophète ﷺ est donc une miséricorde pour les êtres humains, les djinns, les animaux et toutes les créatures qui font partie de l’univers.
Dans le recueil de hadiths d’Al-Bukhârî, le Prophète Muhammad ﷺ rapporte qu’une femme était destinée à entrer en Enfer à cause d’un chat. Elle l’avait enfermé sans le nourrir ni lui permettre de sortir chercher de la nourriture. C’est sa cruauté envers cet animal qui lui valut ce châtiment.
Le Prophète ﷺ a également indiqué que la bonté envers les animaux, notamment les animaux domestiques, est l’un des moyens d’obtenir le pardon de ses péchés.
Dans le recueil de Muslim, il rapporte l’histoire d’un homme qui marchait alors qu’il souffrait d’une grande soif. Il trouva un puits, y descendit et but de l’eau. Après avoir étanché sa soif, il aperçut un chien qui, tant il avait soif, mâchait de la terre humide. L’homme se dit que cet animal devait souffrir autant que lui avant qu’il ne boive. Il redescendit alors dans le puits, remplit sa chaussure d’eau et la donna à boire au chien. Le Prophète ﷺ expliqua qu’Allah lui pardonna ses péchés en raison de cet acte.
En islam, lorsqu’un animal est abattu pour être consommé, il faut veiller à réduire sa souffrance au minimum. Il ne faut pas, par exemple, abattre un animal devant un autre. La lame doit être bien aiguisée et l’abattage doit être effectué rapidement. Il faut également éviter d’utiliser les animaux inutilement ou de leur infliger des souffrances cruelles dans le cadre d’expérimentations.