Introduction : la portée universelle de la dignité humaine en islam

Les manifestations de la dignité humaine dans la jurisprudence islamique trouvent leur fondement direct dans les textes révélés du Noble Coran. Parmi les passages les plus importants figure cette parole d’Allah, le Très-Haut :

« Nous avons certes honoré les fils d’Adam, Nous les avons transportés sur terre et sur mer, Nous leur avons accordé d’excellentes nourritures et Nous les avons nettement préférés à beaucoup de Nos créatures. » — (Coran, 17:70)

Ce verset établit la dignité particulière de l’être humain parmi les créatures. Toutefois, l’examen des textes de la noble Charia et des avis des savants de référence montre que l’honneur accordé par Allah à l’humanité revêt de nombreuses formes, se décline en différentes catégories et possède une portée très vaste. La dignité implique notamment la distinction, la glorification, la considération et le respect.

Il existe une forme de dignité plus subtile, souvent négligée, que l’on peut appeler la dignité juridique en fiqh (al-takrîm al-fiqhî). Elle consiste à rechercher, dans les règles de la jurisprudence islamique (fiqh), les dispositions qui concrétisent le principe de la dignité humaine conférée par Allah. Ce sujet mérite d’être étudié et approfondi, car il met en lumière une dimension remarquable de la richesse du fiqh islamique et de sa législation. Il montre à quel point les manifestations de l’honneur divin s’étendent à tous les domaines de la vie humaine.

En résumé, la dignité juridique signifie qu’Allah a établi des règles régissant les relations de l’être humain avec son Créateur, ses semblables, sa famille, ses proches, sa tribu, l’État, ses frères musulmans et les non-musulmans. Cette réglementation englobe tous les aspects de la vie : les actes d’adoration, les transactions financières, le statut personnel, la gouvernance légitime, la justice, les arts et la littérature. Elle encadre même les relations de l’être humain avec les animaux, les objets inanimés, l’environnement et l’univers tout entier.

La grandeur de l’islam réside dans le fait qu’il constitue un système harmonieux destiné à apporter à l’humanité le bonheur, la tranquillité, la justice, la sécurité et une vie épanouie. C’est là une expression majeure de l’honneur et de la dignité accordés à l’être humain.

1. Les manifestations de la dignité dans les actes d’adoration

Les manifestations de l’honneur qu’Allah accorde à l’humanité traversent la plupart des chapitres du fiqh, y compris ceux qui concernent les transactions. En voici quelques exemples importants.

A. La dignité dans les règles de purification (tahâra)

Allah a honoré l’être humain et l’a élevé au-dessus des animaux en prescrivant la purification physique et spirituelle et en l’orientant vers la propreté.

Un animal peut faire ses besoins là où il se trouve, même s’il est sur un lit, dans un hôtel de luxe ou dans une voiture. À l’inverse, Allah a enseigné aux êtres humains à faire leurs besoins dans des lieux prévus à cet effet, comme les toilettes, et à dissimuler leur ʿawra — leurs parties intimes — aux regards d’autrui.

Selon un hadith rapporté par At-Tirmidhî, le Prophète ﷺ a dit : « Lorsque l’un de vous va faire ses besoins, qu’il se mette à l’abri des regards. » Al-Hâkim rapporte également que, lorsque le Prophète ﷺ allait faire ses besoins, il s’éloignait des autres.

Les êtres humains ont aussi appris à se nettoyer après avoir fait leurs besoins. Al-Baghawî explique, dans son Tafsîr (1/259), au sujet du verset « Allah aime ceux qui se repentent et Il aime ceux qui se purifient » (Coran, 2:222) :

« ʿAtâ, Muqâtil ibn Sulaymân et Al-Kalbî ont dit : Il aime ceux qui se repentent de leurs péchés et ceux qui se purifient avec de l’eau des grandes impuretés rituelles et des souillures physiques. »

Cela montre que la purification compte parmi les objectifs essentiels de la Charia.

Une autre manifestation de la dignité consiste à accorder une place particulière à la main droite par rapport à la main gauche. Il ne convient pas d’utiliser la main droite pour se nettoyer après avoir fait ses besoins, conformément au hadith rapporté dans les deux recueils authentiques : « Lorsque l’un de vous urine, qu’il ne tienne pas son organe avec sa main droite. »

Les savants divergent quant au statut juridique de l’utilisation de la main droite pour l’istinjâʾ, c’est-à-dire le nettoyage après avoir fait ses besoins : certains la considèrent comme interdite, tandis que d’autres la jugent répréhensible.

Les juristes s’accordent toutefois sur le caractère obligatoire de l’élimination des impuretés présentes sur le corps et les vêtements de la personne qui prie, ainsi que sur son lieu de prière. Ils s’appuient notamment sur le verset « Et tes vêtements, purifie-les » (Coran, 74:4), ainsi que sur un récit rapporté dans le Sahîh d’Al-Bukhârî. Asmâʾ rapporte qu’une femme demanda au Prophète ﷺ comment nettoyer un vêtement taché de sang menstruel. Il répondit : « Gratte-le, frotte-le avec de l’eau, verse de l’eau dessus, puis prie avec ce vêtement. »

B. Les pratiques naturelles (sunan al-fitra) comme manifestation de l’honneur

La religion pure a institué plusieurs pratiques naturelles, appelées sunan al-fitra, qui distinguent les êtres humains des autres créatures et constituent une marque d’honneur.

Plusieurs hadiths les mentionnent. Parmi eux figure celui rapporté par Muslim, d’après ʿÂʾisha — qu’Allah l’agrée — selon laquelle le Messager d’Allah ﷺ a dit :

« Dix pratiques relèvent de la fitra : se tailler la moustache, laisser pousser la barbe, utiliser le miswâk (bâtonnet pour se nettoyer les dents), se rincer le nez avec de l’eau, se couper les ongles, se laver les articulations des doigts, s’épiler les aisselles, se raser les poils du pubis et se nettoyer avec de l’eau (istinjâʾ). »

Le rapporteur Zakariyyâ précise que Musʿab, un autre rapporteur, a ajouté : « Et j’ai oublié la dixième pratique, à moins qu’il ne s’agisse du rinçage de la bouche. »

Al-Bukhârî rapporte également, d’après Abû Hurayra, que le Prophète ﷺ a dit :

« La fitra comprend cinq pratiques : la circoncision, le rasage des poils du pubis, le fait de se tailler la moustache, de se couper les ongles et de s’épiler les aisselles. »

Ces pratiques permettent à l’être humain de préserver au mieux son apparence et son état, tant sur le plan extérieur qu’intérieur.

2. La dignité dans la jurisprudence alimentaire (fiqh al-atʿima)

Les règles juridiques relatives à l’alimentation constituent une autre manifestation de la dignité humaine en fiqh. La plupart des végétaux et des animaux sont considérés comme licites à la consommation, à l’exception de ceux qui font l’objet d’une interdiction explicite, dont les raisons renvoient, en dernière analyse, à la protection et à l’honneur accordés à l’humanité.

Bien que les êtres humains et les animaux soient tous des créatures, Allah a honoré l’être humain au-dessus des animaux et a soumis ces derniers à son usage, à sa consommation et à son bénéfice, comme l’indique ce verset :

« Et les chevaux, les mulets et les ânes, afin que vous les montiez et qu’ils vous servent d’apparat. Et Il crée ce que vous ne savez pas. » — (Coran, 16:8)

Dans son Tafsîr (2/460), Muqâtil ibn Sulaymân explique les versets relatifs aux animaux de troupeau (al-anʿâm). Allah les a créés pour fournir aux êtres humains de quoi se protéger du froid grâce à leur laine, leur fourrure et leurs poils, ainsi que des biens et des objets utiles. Ils leur procurent également des avantages grâce à leur dos et à leur lait, tandis que leur viande, notamment celle des moutons, sert à l’alimentation.

Ils contribuent aussi à l’agrément de la vie lorsqu’ils reviennent le soir des pâturages ou en partent le matin. Ils transportent des charges lourdes vers des endroits qu’il serait autrement difficile d’atteindre sans subir de grandes difficultés et un épuisement considérable (shiqq al-anfus).

L’interdiction de certains aliments constitue elle-même une manifestation de la dignité humaine. Elle concerne notamment les substances nuisibles à la santé, comme les animaux et les plantes toxiques, ainsi que certains éléments inanimés dangereux, tels que la boue, la terre, les pierres et le charbon.

Cette interdiction s’appuie sur le hadith rapporté par Ibn Mâja et Ad-Dâraqutnî : « Il ne faut ni causer de préjudice ni répondre à un préjudice par un autre préjudice. »

Il est également interdit de consommer des substances impures ou naturellement répugnantes pour l’être humain, telles que les excréments, l’urine et la salive. L’interdiction des aliments nuisibles contribue ainsi à la réalisation de l’un des objectifs de la Charia : la préservation de la vie (hifz al-nafs).

De même, Allah a honoré l’humanité en interdisant les substances enivrantes, notamment le vin, comme le précise ce verset :

« Ô vous qui avez cru ! Le vin, les jeux de hasard, les pierres dressées et les flèches divinatoires ne sont qu’une souillure relevant de l’œuvre du Diable. Écartez-vous-en afin que vous réussissiez. » — (Coran, 5:90)

L’interdiction des substances enivrantes contribue à préserver la raison (hifz al-ʿaql), qui figure parmi les cinq objectifs fondamentaux de la Charia.

Malgré ces interdictions, Allah autorise une personne confrontée à une nécessité extrême à consommer des substances normalement interdites, dans la seule mesure indispensable à la préservation de sa vie. En effet, sauver une vie humaine de la destruction prime sur l’interdiction de la substance concernée. Les conséquences juridiques liées à la consommation d’aliments et de boissons interdits ne sont donc pas les mêmes en situation de nécessité absolue.

Allah dit dans le Coran :

« Il vous a seulement interdit la bête morte, le sang, la chair de porc et ce sur quoi on a invoqué un autre nom que celui d’Allah. Mais quiconque est contraint, sans désir excessif ni transgression, ne commet aucun péché. Allah est certes Pardonneur et Miséricordieux. » — (Coran, 2:173)

3. La dignité dans la jurisprudence médicale (fiqh al-tadâwî)

La dignité juridique apparaît clairement dans les prescriptions de la Charia, qui encourage vivement à préserver la vie, à éviter les préjudices et à considérer le corps humain comme une construction façonnée par Allah (bunyân Allah).

Puisque le corps est un dépôt confié par Allah à l’être humain, celui-ci a l’obligation de prendre soin de sa santé, notamment par la prévention. La Sunna prophétique contient un ensemble de principes relatifs à la santé. Les savants ont d’ailleurs longtemps souhaité qu’un ouvrage consacré aux pratiques sanitaires dans la Sunna soit élaboré afin de servir de référence pour préserver le bien-être physique.

Par ailleurs, la Charia encourage à rechercher un traitement médical lorsque l’on tombe malade. Un hadith authentique rapporté par At-Tirmidhî, d’après Usâma ibn Sharîk, relate que des Bédouins demandèrent au Prophète ﷺ :

« Ô Messager d’Allah, devons-nous nous faire soigner ? »

Il répondit :

« Oui, serviteurs d’Allah, faites-vous soigner, car Allah n’a fait descendre aucune maladie sans lui avoir également assigné un remède, à l’exception d’une seule maladie. »

Ils demandèrent : « Laquelle, ô Messager d’Allah ? »

Il répondit : « La vieillesse. »

Allah rapporte également les paroles d’Abraham concernant la guérison comme une faveur divine :

« Et lorsque je suis malade, c’est Lui qui me guérit. »

— (Coran, 26:80)

Le Prophète ﷺ a donné un exemple concret à sa communauté. Bien que ses invocations fussent exaucées, il recourait aux soins de médecins arabes et non arabes. ʿÂʾisha acquit elle aussi des connaissances médicales en observant cette pratique.

L’imam Ash-Shâfiʿî a notamment affirmé que les meilleures sciences étaient la science religieuse et la médecine. Al-Ghazâlî souligne, dans Fâtihat al-ʿilm, que l’étude de la médecine constitue une obligation collective (fard kifâya) et qu’il n’est pas permis d’abandonner les soins médicaux.

Harmala rapporte qu’Ash-Shâfiʿî a dit :

« Deux domaines sont négligés par les gens : la linguistique arabe et la médecine. »

— (Al-Âdâb ash-sharʿiyya, 2/350)

4. La dignité dans la jurisprudence vestimentaire (fiqh al-albisa)

Les règles relatives aux vêtements comprennent l’obligation de couvrir la ʿawra, c’est-à-dire les parties intimes, au moyen de vêtements appropriés. Cette prescription protège le corps humain contre les chaleurs extrêmes, le froid et les préjudices liés à la nudité.

Allah présente le vêtement comme une faveur divine qui distingue les êtres humains des animaux :

« Ô enfants d’Adam ! Nous avons fait descendre sur vous un vêtement pour couvrir vos parties intimes, ainsi que des parures. Mais le vêtement de la piété, voilà ce qui est meilleur. »

— (Coran, 7:26)

Dans la Sunna, Ibn Mâja rapporte, d’après Bahz ibn Hakîm, qui rapporte lui-même les propos de son père, que son grand-père demanda :

« Ô Messager d’Allah, concernant nos parties intimes, que devons-nous couvrir et que pouvons-nous laisser découvert ? »

Le Prophète ﷺ répondit :

« Préserve tes parties intimes, sauf vis-à-vis de ton épouse ou de ceux que ta main droite possède. »

L’Encyclopédie du fiqh koweïtienne (6/130) souligne que l’exposition des parties intimes, pratique répandue à l’époque préislamique de l’Ignorance, porte atteinte à la dignité humaine, à la décence publique et à la moralité.

Afin de préserver la dignité humaine et de distinguer l’être humain des animaux, la Charia a prescrit le vêtement pour permettre à chacun de couvrir ses parties intimes et de se parer, remplaçant ainsi ce qui est considéré comme la laideur et la honte de la nudité publique.

5. La dignité dans la jurisprudence des atteintes à la personne (jinâyât)

En droit pénal, les règles relatives aux atteintes à la vie humaine établissent l’interdiction formelle du suicide, car la vie est un dépôt confié par Allah à l’être humain.

Allah dit :

« Et ne vous tuez pas vous-mêmes. Allah est certes Miséricordieux envers vous. »

— (Coran, 4:29)

Al-Bukhârî et Muslim rapportent que le Prophète ﷺ a mis en garde contre le suicide en ces termes :

« Celui qui se donne la mort avec un morceau de fer aura ce fer dans la main et s’en frappera le ventre éternellement dans le Feu de l’Enfer. Celui qui boit du poison et se donne la mort en boira à petites gorgées éternellement dans le Feu de l’Enfer. Et celui qui se jette du haut d’une montagne et se donne la mort continuera de tomber dans le Feu de l’Enfer éternellement. »

De même, le meurtre injustifié d’un être humain est universellement interdit par les lois divines :

« Quiconque tue une personne, sans que celle-ci ait tué quelqu’un ou semé la corruption sur terre, c’est comme s’il avait tué l’humanité entière. »

— (Coran, 5:32)

Allah dit également :

« Quiconque tue intentionnellement un croyant aura pour rétribution l’Enfer, où il demeurera éternellement. Allah sera courroucé contre lui, le maudira et lui préparera un immense châtiment. »

— (Coran, 4:93)

Le Prophète ﷺ a classé la privation injustifiée d’une vie humaine parmi les péchés majeurs.

Afin de préserver le caractère sacré de la vie et l’intégrité physique, Allah a institué la loi du talion (qisâs) en cas de meurtre ou de blessures corporelles.

Ash-Shîrâzî écrit dans Al-Muhadhdhab (2/177) :

« Le talion est obligatoire pour les atteintes corporelles qui ne vont pas jusqu’à entraîner la mort, telles que les blessures et les mutilations, conformément à ce verset : “Nous leur y avons prescrit : vie pour vie, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent ; et les blessures sont soumises au talion.” »

— (Coran, 5:45)

Anas ibn Mâlik rapporte qu’Al-Rubayʿ bint An-Nadr avait cassé une dent à une jeune fille. Une compensation fut proposée, mais elle fut refusée. Les parties demandèrent ensuite le pardon, qui fut également refusé. Le Prophète ﷺ statua alors :

« Le jugement d’Allah est le talion. »

Conclusion

De nombreuses règles du fiqh portent en elles de profondes manifestations de l’honneur qu’Allah accorde à l’humanité. Les éléments présentés ici ne représentent qu’une infime partie d’une réalité beaucoup plus vaste.

Espérons que ces réflexions ouvriront de nouveaux horizons aux chercheurs et les encourageront à approfondir l’étude des différentes manières dont l’honneur divin s’exprime à travers les règles juridiques de l’islam.