L’avènement de la codification officielle de la Sunna sous l’impulsion du califat a permis de transformer la préservation orale et éparse des hadiths en un corpus législatif et historique structuré pour la communauté.
Le rôle de l’État dans la codification de la Sunna
La codification de la Sunna s’est développée progressivement en parallèle avec la mémorisation, depuis l’époque prophétique et le califat bien guidé, jusqu’à ce que l’État en prenne officiellement la charge après l’accession de ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz (qu’Allāh lui fasse miséricorde) au califat, au début du deuxième siècle de l’Hégire. Cela s’est produit après la levée des obstacles et l’apparition du besoin pressant de transcription.
Il est probable que cette initiative de codification trouve son origine dans les efforts de son père, l’émir ʿAbd al-ʿAzīz ibn Marwān, qui avait écrit à Kathīr ibn Murrah al-Ḥaḍramī (qu’Allāh lui fasse miséricorde), alors que ce dernier était gouverneur en Égypte. Kathīr avait côtoyé soixante-dix des compagnons ayant participé à la bataille de Badr. L’émir lui avait écrit : « Écris-nous ce que tu as entendu des Compagnons, à l’exception des hadiths rapportés par Abū Hurayrah, que nous détenons déjà. » L’émir était en effet disciple d’Abū Hurayrah, dont il avait recueilli l’ensemble des hadiths et qu’il transmit à son fils, le futur calife ʿUmar.
Si la réponse de Kathīr ibn Murrah à la demande de l’émir est avérée, cela signifie qu’une partie des hadiths prophétiques fut consignée officiellement avant la fin du premier siècle de l’Hégire, bien que cette officialisation restait limitée à certains échelons de l’administration sans couvrir l’ensemble de l’État.
Sous le règne du calife ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz, la nécessité de rassembler les trésors de la Sunna en un corpus unique s’imposa, afin de servir de référence fondamentale dans les affaires de la communauté. Il fut résolu à concrétiser ce grand projet scientifique en constatant l’accord de la majorité des savants parmi les Tābiʿūn (successeurs des Compagnons) sur la légitimité de la transcription de la Sunna. Aucun d’eux, malgré leur grand nombre et leur proximité du calife, ne s’opposa à cette initiative. Ainsi, ce moment fut jugé opportun et favorable pour préserver la Sunna du risque d’oubli.
Le rôle de l’État dans la codification de la Sunna
Il s’agissait de rassembler les écrits épars déjà existants et de consigner ce que mémorisaient les grands transmetteurs fiables. Le rôle de l’État, à travers son autorité, venait ici compléter les efforts antérieurs dans la préservation de la Sunna, à l’instar du processus de compilation du Coran. Cette initiative ne partait donc pas d’un vide, mais reposait sur un fondement préexistant, tant écrit que mémorisé.
L’État entreprit deux actions majeures pour réaliser ce projet :
1. L’attribution de traitements mensuels aux savants en contrepartie de leur dévouement à la Sunna
L’État prit en charge le confort matériel des savants et leur accorda des allocations mensuelles, afin de les décharger des soucis de subsistance et de leur permettre de se consacrer pleinement à la transmission du savoir. Cela apparaît clairement dans la lettre qu’adressa ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz à l’un de ses gouverneurs à Ḥimṣ : « Assure aux gens pieux une subsistance à partir du Trésor public, afin qu’aucune préoccupation ne les détourne de la récitation du Coran et de la transmission des hadiths. »
Cet acte constitue une initiative pionnière de la part de l’État islamique, qui dédia une partie de son budget au soutien des savants et à la promotion du savoir religieux.
2. La promulgation d’ordres officiels pour la compilation de la Sunna, selon trois étapes principales :
a. L’ordre adressé à toutes les provinces islamiques Les savants constituaient le principal soutien de l’administration sous le califat de ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz, son entourage vertueux et ses conseillers avisés. Leur rôle dans l’élévation de l’Islam atteignit un tel niveau que certains rattachent son règne à celui des califes bien guidés.
Dès lors, la volonté du calife de servir la Sunna se réalisa sans entrave ni opposition, ce qui le poussa à ordonner officiellement à ses gouverneurs et aux savants des différentes régions du monde islamique de compiler les hadiths du Prophète ﷺ. ʿAbd Allāh ibn Dīnār rapporte : « ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz écrivit aux provinces : “Recueillez les hadiths du Messager d’Allāh ﷺ et préservez-les, car je crains que le savoir se perde et que les savants disparaissent.” »
b. L’ordre adressé spécifiquement aux gens de Médine Selon une autre chaîne rapportée par l’imām al-Dārimī, ʿAbd Allāh ibn Dīnār dit : « ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz écrivit aux gens de Médine : “Examinez les hadiths du Messager d’Allāh ﷺ et écrivez-les, car je crains la disparition du savoir et de ceux qui le détiennent.” »
Le calife ne mentionna aucune autre ville que Médine, bien qu’il eût déjà envoyé une circulaire générale aux autres provinces. Ce choix met en lumière le mérite particulier de Médine et la prééminence de ses habitants, car cette ville fut – et demeure – la source première de la Sunna. Elle fut également préservée des innovations religieuses tout au long des siècles vertueux. Médine resta donc la ville la plus protégée contre les innovations et, par conséquent, les récits qui en émanaient étaient les plus authentiques.
c. L’ordre donné à Abū Bakr ibn Ḥazm L’imām al-Bukhārī rapporte : « ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz écrivit à Abū Bakr ibn Ḥazm : “Recueille ce que tu trouves des hadiths du Messager d’Allāh ﷺ, car je crains la perte du savoir et la disparition des savants. N’accepte que les hadiths authentiques du Prophète ﷺ. Diffusez le savoir, réunissez-vous pour l’enseigner, car le savoir ne périt que lorsqu’il devient caché.” »
Mālik dit : « À Médine, nul ne possédait autant de science en matière de justice qu’Abū Bakr ibn Muḥammad ibn ʿAmr ibn Ḥazm. ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz le nomma à ce poste et lui écrivit de consigner les connaissances reçues de ʿAmrah bint ʿAbd al-Raḥmān et de al-Qāsim ibn Muḥammad, ce qu’il fit. »
d. L’ordre donné à l’imām al-Zuhrī Ibn Shihāb al-Zuhrī (qu’Allāh lui fasse miséricorde) rapporte : « ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz nous ordonna de compiler les Sunan. Nous les avons donc écrites dans des volumes, qu’il envoya ensuite dans chaque province sous son autorité. » L’imām al-Zuhrī, maître incontesté dans la transmission des hadiths, fut doté d’une mémoire exceptionnelle.
L’imām Ibn Ḥajar affirme : « Le premier à avoir consigné les hadiths par écrit fut Ibn Shihāb al-Zuhrī, sur ordre de ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz, au début du deuxième siècle. » Une fois les écrits achevés, ʿUmar les envoya dans chaque province, dans un souci de diffusion et de mise en pratique. Après la mort de ʿUmar, al-Zuhrī poursuivit cette œuvre sur ordre du calife Hishām ibn ʿAbd al-Malik, réunissant également les traditions des Compagnons.
Références et Notes
[1] Siyar Aʿlām an-Nubalāʾ, vol. 4, p. 47. [2] Voir As-Sunna qabla at-Tadwīn, p. 373–375. [3] Sharaf aṣḥāb al-ḥadīth, n°133. [4] Taghlīq at-Taʿlīq ʿalā Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, vol. 2, p. 89. [5] Sunan ad-Dāramī, vol. 1, p. 137. [6] Majmūʿ al-Fatāwā, vol. 20, p. 300. [7] Fawāʾid Ibn Mandah, n°67. [8] Majmūʿ al-Fatāwā, vol. 20, p. 319. [9] Rapporté par al-Bukhārī dans Kitāb al-ʿIlm. [10] Tahdhīb at-Tahdhīb, vol. 12, p. 34. [11] Taghlīq at-Taʿlīq ʿalā Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, vol. 2, p. 90. [12] Jāmiʿ Bayān al-ʿIlm wa Faḍlihi, vol. 1, p. 155. [13] Al-Bidāya wa an-Nihāya, vol. 9, p. 375. [14] Al-Jarḥ wa at-Taʿdīl, vol. 8, p. 72. [15] Fatḥ al-Bārī, vol. 1, p. 208. [16] Ar-Risāla al-Mustaṭrafa, vol. 1, p. 3. [17] Al-Jāmiʿ li-Akhlāq ar-Rāwī, vol. 2, p. 188.
Par Luqmân ‘Abd al-Salâm