Le Hajj accompli par Abû Bakr As-Siddîq (qu’Allah soit satisfait de lui) au cours de la neuvième année de l’Hégire constitue un tournant majeur dans l’histoire de l’islam et dans l’organisation du pèlerinage sacré. Cet événement historique marqua la fin d’une époque durant laquelle les rites islamiques côtoyaient encore des vestiges des coutumes préislamiques (Jâhiliyyah).

Ce pèlerinage décisif prépara le terrain pour le pèlerinage d’adieu (Hajjat al-Wadâʿ). Il contribua à purifier la Maison sacrée de toute pratique incompatible avec le monothéisme (Tawhîd), avant que le Messager d’Allah ﷺ n’y revienne en l’an 10 de l’Hégire.

Le contexte : la désignation d’Abû Bakr à la tête du Hajj

À son retour de l’expédition de Tabûk, le Messager d’Allah ﷺ désigna Abû Bakr As-Siddîq comme émir du Hajj, c’est-à-dire responsable du pèlerinage, pour la neuvième année de l’Hégire.

À cette époque, la péninsule Arabique traversait une période de transition. Les populations se trouvaient dans des situations diverses au regard de l’islam, du polythéisme et des traités politiques.

Parmi les Arabes, beaucoup continuaient de participer à la saison du Hajj en suivant des traditions païennes. Celles-ci comprenaient notamment une pratique indécente : accomplir le Tawâf, la circumambulation autour de la Kaaba, dans la nudité.

La désignation d’Abû Bakr annonçait une nouvelle ère : la saison du pèlerinage devait désormais être organisée sous l’autorité de l’islam, ouvrant la voie aux prescriptions définitives d’Allah concernant les polythéistes et les traités en vigueur.

Les ouvrages historiques consacrés aux expéditions et à la biographie du Prophète (Al-Maghâzî wa As-Siyar) rapportent qu’Abû Bakr partit avec un groupe de compagnons et des animaux destinés au sacrifice (hady), auxquels s’ajoutaient des animaux envoyés par le Prophète ﷺ lui-même.

La révélation de la sourate Barâ’ah et la mission de ʿAlî ibn Abî Tâlib

Peu après le départ d’Abû Bakr, les premiers versets de la sourate Barâ’ah, également appelée At-Tawbah, furent révélés. La sourate commence par une déclaration sans équivoque :

« Désaveu de la part d’Allah et de Son Messager à l’égard des polythéistes avec lesquels vous avez conclu un pacte. » — (At-Tawbah, 9:1)

À la suite de cette révélation, le Prophète ﷺ convoqua ʿAlî ibn Abî Tâlib (qu’Allah soit satisfait de lui) et l’envoya rejoindre Abû Bakr afin de réciter publiquement ces versets.

Lorsque ʿAlî rejoignit Abû Bakr, celui-ci lui demanda :

« Es-tu le commandant ou celui qui reçoit les ordres ? »

ʿAlî répondit :

« Celui qui reçoit les ordres. »

Ils poursuivirent alors leur mission ensemble, chacun ayant un rôle distinct :

  • Abû Bakr dirigeait le Hajj et organisait les rites du pèlerinage.
  • ʿAlî proclamait la déclaration de désaveu (Barâ’ah).

Les savants musulmans soulignent que l’envoi de ʿAlî respectait les usages diplomatiques arabes, selon lesquels la rupture ou la modification d’un traité devait être annoncée par le dirigeant lui-même ou par un membre proche de sa famille.

Les proclamations décisives : l’abolition des coutumes de la Jâhiliyyah

Le jour du sacrifice (Yawm an-Nahr), Abû Bakr envoya ʿAlî et Abû Hurayrah (qu’Allah soit satisfait d’eux) proclamer publiquement des mesures qui allaient changer à jamais l’histoire du Hajj.

Selon les recueils de hadiths authentiques, les principales prescriptions étaient les suivantes :

  • Aucun polythéiste ne serait autorisé à accomplir le Hajj après cette année.
  • Nul ne serait autorisé à effectuer le Tawâf autour de la Kaaba dans la nudité.

Ces deux principes fondamentaux abolissaient des pratiques païennes profondément incompatibles avec le caractère sacré de la Maison et les exigences de décence qui s’y appliquent.

D’autres récits mentionnent quatre prescriptions précises confiées à ʿAlî :

  • Nul ne devait accomplir le Tawâf dans la nudité.
  • Les traités conclus avec le Prophète ﷺ seraient respectés jusqu’à leur échéance.
  • Seule une âme croyante entrerait au Paradis.
  • Aucun polythéiste ne serait autorisé à accomplir le Hajj après cette année.

La jurisprudence des traités (Fiqh al-ʿUhûd)

La déclaration de Barâ’ah illustre la manière dont la législation islamique (charia) concilie fermeté et respect des engagements. Elle n’annulait pas indistinctement tous les traités, mais établissait plusieurs catégories.

Le respect des traités en vigueur

Les polythéistes qui respectaient scrupuleusement leurs engagements et n’aidaient pas les ennemis contre les musulmans voyaient leurs accords maintenus jusqu’à leur terme.

« À l’exception des polythéistes avec lesquels vous avez conclu un pacte et qui, par la suite, ne vous ont manqué en rien… Respectez pleinement le pacte conclu avec eux jusqu’à son terme. » — (At-Tawbah, 9:4)

Le délai de grâce de quatre mois

Ceux qui n’avaient conclu aucun traité, qui en avaient violé un ou dont l’accord ne comportait pas de durée clairement définie bénéficièrent d’un délai de sécurité de quatre mois pour circuler librement et réfléchir à leur situation.

« Parcourez donc librement le pays pendant quatre mois… » — (At-Tawbah, 9:2)

Le jour du Grand Pèlerinage

Cette proclamation historique fut faite le jour du sacrifice, communément identifié par les commentateurs du Coran comme le jour du Grand Pèlerinage (Yawm al-Hajj al-Akbar).

Ce jour fut choisi parce que la plupart des rites du Hajj s’y concentrent, notamment la lapidation des stèles (ramy), le sacrifice (nahr), le rasage des cheveux (halq) et le Tawâf al-Ifâdah.

Comme le souligne Safiur Rahman Al-Mubarakpuri dans son ouvrage The Sealed Nectar (Ar-Rahîq Al-Makhtûm), cette journée marqua de fait la fin du paganisme dans la péninsule Arabique, garantissant qu’il ne réinvestirait plus le Sanctuaire sacré.

Préparer le terrain pour le pèlerinage d’adieu

L’importance fondamentale du Hajj d’Abû Bakr réside dans son rôle de prélude au pèlerinage d’adieu du Prophète ﷺ, accompli au cours de la dixième année de l’Hégire.

En mettant fin aux manifestations de la Jâhiliyyah, Abû Bakr contribua à faire en sorte que, l’année suivante, le Prophète ﷺ arrive dans un contexte où la saison du pèlerinage était pleinement placée sous les principes de l’islam. La communauté musulmane (Ummah) était alors prête à recevoir ses derniers enseignements.

  • Le Hajj d’Abû Bakr fut un pèlerinage de proclamation, de purification et d’organisation.
  • Le pèlerinage d’adieu fut, quant à lui, un pèlerinage d’explication, d’accomplissement et d’enseignement.

Lors de ce dernier pèlerinage, le Prophète ﷺ put se consacrer à la transmission de son sermon final, dans lequel il réaffirma les droits humains et le caractère sacré de la vie et des biens, avant de déclarer :

« Sachez que tout ce qui relevait de la Jâhiliyyah est désormais placé sous mes pieds. »

Conclusion

Le Hajj d’Abû Bakr As-Siddîq, accompli au cours de la neuvième année de l’Hégire, constitua un pont décisif entre un pèlerinage mêlant coutumes païennes et pratiques islamiques, et un Hajj pleinement monothéiste.

En prenant la direction du pèlerinage, en supervisant la proclamation de Barâ’ah et en mettant fin au Tawâf dans la nudité ainsi qu’à la participation des polythéistes au Hajj, Abû Bakr contribua à préparer la Kaaba à cette nouvelle étape.

Ainsi, lorsque le Prophète ﷺ accomplit son pèlerinage d’adieu, il put transmettre son message final et achevé dans un cadre entièrement purifié pour l’adoration d’Allah seul.