Se demander qu’est-ce que la Sunna prophétique revient à explorer la seconde source fondamentale de l’Islam, qui englobe la voie, les enseignements et les traditions du Messager d’Allah ﷺ.
Définitions et terminologie
La Sunna prophétique revêt plusieurs significations. En langue arabe, le mot sunna signifie la voie, la méthode ou la tradition. Ainsi, dans le hadith du Prophète ﷺ : « Attachez-vous à ma Sunna et à la Sunna des califes bien guidés » (rapporté par al-Tirmidhî et d’autres, qualifié de hasan sahîh), le terme désigne sa voie, sa manière d’agir.
En terminologie juridique (selon les fuqahâ’), la Sunna désigne ce pour quoi l’on est récompensé si on l’accomplit, sans qu’il y ait de blâme si on l’omettait — comme la prière du Duhâ (forenoon).
Tandis que dans la terminologie des spécialistes du hadith (muhaddithîn), la Sunna englobe tout ce qui est attribué au Prophète ﷺ : paroles, actes, approbations tacites ou traits descriptifs.
Par ailleurs, dans le discours des théologiens (mutakallimûn), le terme Ahl al-Sunna désigne les partisans de la voie prophétique, par opposition aux autres groupes sectaires.
La préservation et l’authentification (Taḥqīq)
Préserver la Sunna, l’épurer des éléments intrus, dissiper les doutes qui l’entourent, et faire preuve de rigueur dans sa transmission — telle est l’œuvre de taḥqīq (authentification) entamée dès l’époque du Prophète ﷺ lui-même.
En effet, lorsque des versets du Coran étaient révélés, le Prophète ﷺ ordonnait leur transcription, tout en interdisant initialement l’écriture de ses propres propos, afin d’éviter toute confusion entre la Parole divine et la parole humaine.
Par la suite, certains Compagnons furent autorisés à écrire les hadiths, à l’instar de ‘Abd Allâh ibn ‘Amr ibn al-‘Âṣ (qu’Allâh lui fasse mérité). Après le décès du Prophète ﷺ, les Compagnons se trouvaient parfois confrontés à des situations juridiques sans réponse explicite dans le Coran. Ils se demandaient alors les uns aux autres s’ils avaient entendu le Prophète ﷺ évoquer un cas similaire.
Avant de quitter ce monde, le Prophète ﷺ a averti par ce hadith solennel : « Que celui qui ment sciemment sur mon compte prépare sa place en Enfer. » (rapporté par al-Bukhârî et Muslim).
C’est sur cette base que la transmission de la Sunna a été entourée d’une extrême prudence. Les Compagnons redoutaient de rapporter une parole du Prophète sans certitude. Certains califes eurent même des positions rigoureuses envers ceux qui en rapportaient abondamment, comme le fit le calife ‘Umar ibn al-Khaṭṭâb envers Abû Hurayrah, Ibn Mas‘ûd et Abû Mas‘ûd al-Ansârî.
La rigueur des Compagnons : l’exemple de ‘Umar
Un épisode célèbre illustre cette rigueur : Abû Mûsâ demanda trois fois l’autorisation d’entrer chez ‘Umar sans y être admis, puis se retira. ‘Umar l’appela et lui demanda pourquoi il était parti. Il répondit qu’il avait entendu le Prophète ﷺ dire : « Si l’un de vous demande l’autorisation trois fois sans qu’elle lui soit accordée, qu’il se retire. » (rapporté par al-Bukhârî et Muslim).
‘Umar lui dit : « Je ne te laisserai pas tant que tu ne m’amènes pas un témoin de ce que tu avances. » Et il ne le relâcha qu’une fois ce témoignage établi.
Abû Bakr, selon ce que rapporte le Shaykh Muhammad al-Khuḍarî dans son ouvrage Târîkh al-Tashrî‘, réunit les Compagnons et leur recommanda de ne point transmettre des hadiths sur lesquels il y aurait divergence, car le désaccord se multiplierait dans les générations suivantes.
‘Umar ibn al-Khaṭṭâb, lorsqu’il envoyait des Compagnons dans les régions conquises, leur disait : « Vous allez rencontrer des gens qui sont attachés au Livre (le Coran), qui en font une récitation ininterrompue, comparable au bourdonnement des abeilles. Ne les détournez pas avec des récits du Prophète ﷺ. »
La nécessité législative de la Sunna
Avec le temps, les Compagnons et les Successeurs (tâbi‘în) prirent conscience du besoin accru de connaître les statuts juridiques issus de la tradition prophétique. En effet, certains enseignements de la Sunna ne sont pas explicitement mentionnés dans le Coran, comme l’interdiction d’unir une femme à sa tante paternelle ou maternelle, ou l’interdiction de consommer la viande des ânes domestiques.
Dieu, exalté soit-Il, a confié au Prophète ﷺ la mission d’expliquer aux gens la révélation, comme en témoignent plusieurs versets, notamment :
- « Prenez ce que le Messager vous donne, et abstenez-vous de ce qu’il vous interdit. » (S. Al-Ḥashr, v. 7)
- « Obéissez à Dieu et obéissez au Messager. » (S. At-Taghâbun, v. 12)
- « Quiconque obéit au Messager a certes obéi à Dieu. » (S. An-Nisâ’, v. 80)
La codification et les grands recueils
Plus le temps passait, plus la nécessité de collecter les hadiths se faisait sentir. Sous le règne du calife pieux ‘Umar ibn ‘Abd al-‘Azîz (qu’Allâh l’agrée), certains gouverneurs envisagèrent de compiler les traditions prophétiques. Ce fut alors que brillèrent les efforts d’Ibn Shihâb az-Zuhrî, l’un des premiers à rassembler ce qu’il pouvait des paroles et des actes du Prophète ﷺ.
Vinrent ensuite l’imâm Mâlik avec son Muwaṭṭa’, puis l’imâm Aḥmad ibn Ḥanbal avec son Musnad, et enfin les imams al-Bukhârî et Muslim, qui se consacrèrent à la sélection et à la consignation des hadiths ṣaḥîḥ (authentiques).
Ces deux derniers compilèrent dans leurs Ṣaḥîḥ respectifs les traditions les plus rigoureusement authentifiées, selon les critères de validité qu’ils avaient établis. Leur travail se justifiait par l’apparition de nombreux hadiths forgés, souvent motivés par des intérêts politiques, doctrinaux ou même pieux.
La science du Hadith et l’évaluation critique
Pour contrer cette falsification, les efforts d’al-Bukhârî, Muslim et autres consistaient à purifier cette masse de récits et à n’en retenir que ceux dont ils avaient la conviction de l’authenticité. Une des ruses employées consistait à associer un faux hadith à une chaîne de transmission authentique. C’est dans ce contexte qu’apparut la science du Muṣṭalaḥ al-ḥadîth, consacrée à l’évaluation critique des rapporteurs.
Les ouvrages de jarḥ wa ta‘dîl (disqualification et validation) établirent des critères minutieux pour classifier les transmetteurs : fiable, digne de confiance, acceptable, ou à écarter. Ces jugements n’étaient prononcés qu’après un examen approfondi de la vie et des habitudes du rapporteur.
On raconte que l’imâm al-Bukhârî ne se satisfaisait pas d’un hadith entendu, sauf après avoir enquêté sur son transmetteur, parfois en parcourant de longues distances pour le rencontrer. Il ne consignait un hadith qu’après avoir prié deux unités de prière et invoqué Dieu, afin de s’assurer de sa justesse. Il sélectionna ainsi, parmi des milliers de hadiths authentiques, ceux qu’il considérait comme les plus sûrs.
À partir du IVe siècle de l’Hégire, d’autres recueils de hadiths virent le jour : Sahîh al-Bukhârî, Sahîh Muslim, al-Muwaṭṭa’, Musnad Aḥmad, les quatre Sunan, Ṣaḥîḥ Ibn Ḥibbân, Ibn Khuzayma, etc. Après ces œuvres majeures, les générations suivantes se reposèrent sur elles dans la transmission de la Sunna.
Les enjeux contemporains de l’étude du Hadith
Une question cruciale demeure : comment traiter certains hadiths dont le texte semble contredire soit le Coran, soit d’autres traditions authentiques, soit des évidences rationnelles ou des principes établis de la religion ? Cette problématique est d’une grande actualité.
Quant à la chaîne de transmission (isnâd), elle est aujourd’hui bien établie. Les livres sont disponibles. Ce qui importe désormais, c’est l’examen du matn (contenu) des hadiths, car certains textes furent, semble-t-il, rattachés à des chaînes fiables alors que leur authenticité reste incertaine.
Ibn Qutayba, dans son ouvrage Ta’wîl Mukhtalif al-Ḥadîth, aborda certains hadiths contradictoires et tenta une réconciliation méthodologique. Toutefois, notre époque exige un effort plus soutenu dans ce domaine, car de nombreuses attaques visent aujourd’hui la Sunna : certains mettent en doute les chaînes de transmission, allant jusqu’à critiquer les Compagnons eux-mêmes — ces nobles transmetteurs du hadith et du Coran.
Remettre en cause leur fiabilité, c’est aussi saper la confiance dans les voies par lesquelles le Coran nous est parvenu. Et Dieu est le plus Savant.
