Gravir les degrés de l’adoration et la miséricorde de la diversité
Dans le cheminement spirituel du croyant, la progression est rarement linéaire : elle s’apparente davantage à une ascension. Pour comprendre ce que signifie gravir les degrés de l’adoration spiritualité islam, il faut d’abord prendre conscience de la profonde connaissance de la nature humaine que nous révèle notre Créateur.
Dans son œuvre majeure, Al-Hikam (Les Sagesses), le cheikh Ahmad Ibn ‘Atâ’ Allah as-Sakandarî souligne qu’Allah a diversifié les actes d’adoration parce qu’Il sait à quel point l’âme humaine peut être gagnée par la lassitude.
نَوَّعَتْ أَجْنَاسُ الأَعْمَالِ لِتَنَوُّعِ وَارِدَاتِ الأَحْوَالِ
« La diversité des œuvres répond à la diversité des inspirations qui touchent les cœurs. »
En offrant différentes manières de se rapprocher de Lui — par la prière, le jeûne, la charité et l’évocation d’Allah — Allah veille à maintenir le cœur dans l’engagement spirituel. Cette diversité est une miséricorde : elle prévient l’épuisement spirituel et permet à la flamme de la dévotion de rester vive.
Par ailleurs, la sagesse de la Charia impose des limites à l’adoration afin d’empêcher l’âme de tomber dans l’excès. Il existe des moments où la prière est interdite et des situations où la récitation du Coran n’est pas permise, notamment pendant la prosternation ou en état d’impureté rituelle. Ces limites constituent des protections divines.
Elles nous enseignent que le but de notre cheminement n’est pas la quantité de nos œuvres, mais la qualité de notre présence auprès d’Allah. Gravir les degrés de l’adoration exige donc d’aller au-delà du simple accomplissement des rites, pour que ceux-ci s’enracinent véritablement dans nos cœurs et dans nos vies.
Établir la prière plutôt que simplement l’accomplir
Le Coran emploie fréquemment l’expression iqâmat as-salât — « établir la prière » — plutôt que de simplement parler de « faire » la prière. Allah dit :
« Accomplissez la prière, acquittez-vous de la Zakat et inclinez-vous avec ceux qui s’inclinent. »
(Coran, 2:43)
La différence est considérable. Accomplir simplement la prière est un acte physique qui permet de s’acquitter d’une obligation religieuse. Établir la prière est, quant à lui, un acte spirituel qui implique la concentration et l’humilité.
عَلِمَ قِلَّةَ نُهوضِ العِبادِ إِلى مُعامَلَتِهِ، فَأَوْجَبَ عَلَيْهِمْ طاعاتٍ، وَساقَهُمْ إِلَيْها بِسَلاسلِ الإيجابِ
« Il savait que Ses serviteurs seraient peu enclins à se tourner vers Lui ; Il leur a donc imposé des actes d’obéissance et les y a conduits par les chaînes de l’obligation. »
Cet état de khushû‘ (humilité recueillie) constitue le véritable signe de réussite du croyant. Allah dit :
« Bienheureux sont certes les croyants, ceux qui sont humbles dans leur prière. »
(Coran, 23:1-2)
Selon la tradition soufie et les grands savants de la spiritualité, le khushû‘ est considéré comme une forme de savoir. Il constitue le premier type de connaissance dont le Prophète Muhammad ﷺ annonça qu’il disparaîtrait de la communauté.
Il regarda le ciel et dit à Abû ad-Dardâ’ qu’un temps viendrait où le savoir serait délaissé. Lorsqu’on lui demanda quel serait le premier savoir à disparaître, il répondit :
« C’est l’humilité dans la prière. Tu peux entrer dans une grande mosquée sans y voir un seul homme dans un état d’humilité. »
(at-Tirmidhî)
La recherche de la qualité spirituelle n’est donc pas un luxe : elle est une nécessité pour préserver l’essence même de l’islam.
Premier degré : l’humilité et la prise de conscience de notre indigence
La première étape pour gravir les degrés de l’adoration est le dhull, c’est-à-dire l’humilité profonde. Il ne s’agit pas de se mépriser soi-même, mais de prendre conscience de sa pauvreté et de sa faiblesse absolues face à la puissance et à la richesse d’Allah.
Chaque mouvement de la prière constitue une manifestation physique de cet état intérieur. Lorsque nous nous inclinons (rukû‘) et nous prosternons (sujûd), nous plaçons nos parties les plus élevées contre le sol, reconnaissant ainsi que nous ne sommes rien sans notre Seigneur.
Ibn ‘Atâ’ Allah a dit, dans une formule célèbre :
شَجَرَةُ الذُّلِّ أَصْلُهَا بَذْرَةُ الاِفْتِقَارِ
« L’arbre de l’humilité prend racine dans la graine de l’indigence. »
Lorsque le croyant reconnaît sa dépendance totale envers Allah pour chaque souffle et chaque battement de son cœur, une humilité naturelle se développe en lui. Ce degré exige de l’adorateur qu’il se débarrasse de toute illusion d’autosuffisance.
En reconnaissant notre faiblesse, nous nous tournons vers la Force du Tout-Puissant. C’est le degré fondamental de l’islam : la soumission extérieure qui prépare le cœur à des prises de conscience plus profondes.
Deuxième degré : la crainte révérencielle et le frisson de la peau
À mesure que le croyant progresse dans les degrés de l’adoration, il passe de l’étape de l’humilité à celle de la hayba, la crainte révérencielle. Il s’agit d’une conscience plus aiguë de la majesté et de la puissance d’Allah.
À ce degré, le corps commence à réagir au poids spirituel de la présence divine. Le Coran décrit ainsi l’état des Prophètes et des pieux lorsqu’ils recevaient les messages du Tout Miséricordieux :
« Lorsqu’on leur récitait les versets du Tout Miséricordieux, ils tombaient prosternés et en pleurs. » (Coran, 19:58)
Cette crainte révérencielle n’est pas une peur paralysante, mais un tremblement empreint de respect et né de l’amour et de la vénération.
Allah décrit l’effet de Sa Parole sur ceux qui Le révèrent :
« Allah a fait descendre le plus beau des récits : un Livre dont les versets se ressemblent et se répètent. Les peaux de ceux qui redoutent leur Seigneur en frissonnent, puis leurs peaux et leurs cœurs s’adoucissent au rappel d’Allah. » (Coran, 39:23)
L’un des Compagnons rapporta que lorsque le Prophète ﷺ priait, on entendait dans sa poitrine un son semblable à celui d’une marmite en ébullition, en raison de ses pleurs. (Abû Dâwûd)
Ce degré correspond à l’îmân (la foi), lorsque l’œuvre du cœur commence à se manifester par une sincérité visible.
Troisième degré : la joie et la présence des anges
Le degré le plus élevé de l’humilité dans la prière consiste à se trouver dans un état d’élévation et de joie en raison de la présence auprès d’Allah.
À ce stade, l’adoration n’est plus une charge dont il faut simplement s’acquitter, mais devient un jardin dont on savoure les fruits. Lorsque le croyant atteint ce degré dans son ascension spirituelle, il ressent une sakîna, une quiétude profonde et perceptible.
C’est un degré où le monde invisible commence à entrer en interaction avec l’adorateur. L’histoire célèbre d’Usayd ibn Hudayr l’illustre magnifiquement. Alors qu’il récitait la sourate al-Baqara pendant la nuit, son cheval prit peur. Lorsqu’il leva les yeux vers le ciel, il aperçut quelque chose ressemblant à un nuage rempli de lampes.
Le Prophète ﷺ lui expliqua par la suite :
« Ce sont les anges qui se sont approchés de toi en raison de ta récitation. Si tu avais continué à réciter, les gens les auraient vus. » (al-Bukhârî)
De même, al-Barâ’ rapporta qu’un homme récitait la sourate al-Kahf lorsqu’il vit un nuage l’ombrager. Le Prophète ﷺ expliqua :
« C’était la quiétude (sakîna). Elle est descendue au moment de la récitation du Coran. » (Muslim)
Ce degré de joie et de quiétude constitue la marque de l’ihsân, l’excellence spirituelle.
Des rites extérieurs aux réalités intérieures
Pour véritablement réussir à gravir les degrés de l’adoration, nous devons comprendre que chaque pilier de l’islam possède une dimension extérieure et une réalité intérieures.
- La Zakat : Extérieurement, elle consiste à donner de l’argent. Intérieurement, elle consiste à éprouver de la miséricorde envers les pauvres et à se détacher du monde matériel.
- Le jeûne (sawm) : Extérieurement, il consiste à s’abstenir de nourriture. Intérieurement, il repose sur la patience, la méditation et une profonde reconnaissance.
- Le pèlerinage (Hajj) : Extérieurement, il consiste notamment à parcourir la distance entre les collines et à tourner autour de la Kaaba. Intérieurement, il représente le voyage vers l’Au-delà et l’union de l’âme avec l’héritage des Prophètes.
En ce qui concerne le dhikr (évocation d’Allah), les degrés sont également distincts :
- Le premier est celui de l’attention : être conscient des paroles que l’on prononce.
- Le deuxième consiste à être présent auprès d’Allah : réfléchir au sens de ces paroles jusqu’à ce qu’elles fassent naître la crainte révérencielle.
- Le dernier consiste à être « absent » de tout le reste : un état d’excellence dans lequel on est tellement pleinement présent auprès d’Allah que le monde qui nous entoure cesse de nous distraire.
Conclusion : la grâce de l’ascension
En définitive, gravir les degrés de l’adoration n’est pas quelque chose que nous pouvons accomplir uniquement par nos propres forces. Nous devons certes utiliser les moyens qui nous sont donnés — méditer sur le Coran, garder à l’esprit la grandeur d’Allah et faire preuve de constance — mais le passage effectif d’un degré à un autre relève de la grâce divine.
Comme le dit un ancien poème arabe :
« En un clin d’œil, Allah peut faire passer toute chose d’un état à un autre. »
Nous devons nous efforcer de passer de l’islam (soumission) à l’îmân (foi), puis à l’ihsân (excellence), jusqu’à adorer Allah comme si nous Le voyions.
En recherchant la qualité plutôt que la quantité, et l’humilité plutôt que la simple exécution des rites, nous ouvrons les portes d’une vie spirituelle remplie d’humilité, de crainte révérencielle et, finalement, de joie profonde.
Qu’Allah élève nos cœurs et nous permette de goûter à la douceur d’être véritablement présents auprès de Lui.